Aller au-delà de la liste des valeurs et aspirationsdes jeunes afin de mieux les comprendre

À la fin du secondaire au Québec, les jeunes réfléchissent à la suite de leur parcours : un programme d’études, un établissement, une formation ou d’autres possibilités pour leur avenir. Ces choix prennent forme alors que leurs intérêts et leur identité continuent d’évoluer. Les personnes professionnelles de l’orientation les accompagnent notamment pour mieux se connaître, explorer leurs possibilités et préciser leurs souhaits pour la suite. Les valeurs font partie de cette réflexion. Dans l’étude présentée ici, les valeurs et aspirations de vie désignent de grandes finalités qu’une personne juge importantes et qui lui servent de repères pour envisager son avenir scolaire et professionnel, et ce, au-delà d’un cours, d’un emploi ou d’un choix précis (Schwartz et coll., 2012). Alors que certaines sont guidées par des considérations internes (p.ex., vouloir se développer d’un point de vue personnel), d’autres sont guidées par des considérations externes (p.ex., rechercher la reconnaissance sociale) (Ryan et Deci, 2017). Ces valeurs ne s’excluent pas nécessairement :des jeunes peuvent, par exemple, souhaiter à la fois exercer un métier utile aux autres et obtenir une bonne rémunération.

Selon la place qu’elles occupent dans leur vie, les valeurs peuvent toutefois être plus difficiles à concilier. Le fait d’accorder de l’importance à plusieurs valeurs peut susciter des tensions, sans que cela implique nécessairement un conflit chez chaque jeune. C’est pourquoi il peut s’avérer utile d’aller au-delà d’une liste de valeurs importantes pour les jeunes et d’explorer la place accordée à chacune (Ahn et coll., 2026). L’étude dont les résultats sont ici rapportés s’inscrit dans cette perspective, en repérant différentes combinaisons de valeurs intrinsèques et extrinsèques telles que conceptualisées dans la théorie de l’autodétermination. Les associations entre ces combinaisons et neuf indicateurs du bien-être et des choix d’orientation ont ensuite été examinées (Ahn et coll., 2026).

Ce que l’on entend par valeurs intrinsèques et extrinsèques

La théorie de l’autodétermination (Ryan et Deci, 2017) s’intéresse notamment à ce que les personnes cherchent à poursuivre dans leur vie. Elle distingue, à cet égard, deux grandes catégories de valeurs(voir le tableau1). Les valeurs intrinsèques concernent des aspirations dont la poursuite est enrichissante en elle-même, comme se développer sur le plan personnel, entretenir des relations de proximité ou contribuer à sa communauté. Les valeurs extrinsèques, quant à elles, sont orientées vers des signes extérieurs de réussite, comme la richesse, la popularité ou la reconnaissance sociale(Kasser et Ryan, 1996).

Tableau 1 :Valeurs intrinsèques et extrinsèques évaluées dans l’étude

​Ces six aspirations correspondent aux dimensions évaluées dans cette étude; elles ont été évaluées à l’aide de sept éléments (Kasser, 2019 ;Sheldon et coll., 2003), puisque les relations significatives étaient représentées par deux indicateurs dans l’échelle de mesure utilisée (Ahn et coll., 2026). Ces aspirations ne constituent pas une liste exhaustive de toutes les valeurs susceptibles d’intervenir dans les choix scolaires et professionnels. Effectivement, il serait réducteur de conclure que certaines valeurs seraient simplement « bonnes » et d’autres « mauvaises ». En effet, leur place relative dans l’ensemble des aspirations d’une personne est tout autant importante (Bradshaw et coll., 2023).

​La façon dont les valeurs ont été combinées

Pour mieux comprendre comment les valeurs s’organisent chez une même personne, la recherche de Ahn et son équipe s’est appuyée sur les données de 623 élèves de cinquième secondaire (60% de filles), provenant de 20 écoles francophones réparties dans 10 régions du Québec. Les jeunes, dont l’âge est en moyenne de 16,7 ans, ont répondu à un questionnaire au cours des derniers mois de leur parcours au secondaire, soit entre mars et mai 2023.

Plusieurs dimensions de leur expérience ont été mesurées, en plus de l’importance accordée aux différentes valeurs présentées précédemment :l’anxiété, la satisfaction à l’égard de la vie et l’image de soi; trois difficultés liées à la décision vocationnelle (la difficulté à prendre des décisions en général, les conflits intérieurs et les désaccords avec l’entourage); ainsi que les sacrifices anticipés dans trois domaines (le bien-être, les relations et les loisirs) pour poursuivre leurs objectifs de carrière.

La particularité de la démarche réside toutefois moins dans les valeurs mesurées que dans la manière de les analyser. Plutôt que d’examiner séparément les liens entre les valeurs et les autres indicateurs dans l’ensemble du groupe, les membres de l’équipe ont utilisé une analyse de profils latents pour repérer des sous-groupes de jeunes présentant des combinaisons de valeurs similaires (Ahn et coll., 2026).La recherche a ainsi pu répondre à la question :Quelles configurations de valeurs intrinsèques et extrinsèques retrouve-t-on chez les jeunes ?Cette façon de regarder les données montre que les jeunes se distinguent par l’importance accordée à chaque catégorie de valeurs, mais aussi par la place que ces valeurs occupent les unes par rapport aux autres.

​Liste des différentes combinaisons qui ont été déterminées​

En cohérence avec le tableau 2, quatre profils ont été retenus avec l’échantillon enquêté. Ces profils ne doivent pas être compris comme quatre « types » fixes de jeunes ni comme des catégories diagnostiques. Ils représentent des configurations de valeurs observées statistiquement dans l’échantillon à l’étude, et offrent surtout une façon différente de comprendre comment plusieurs valeurs peuvent s’organiser simultanément chez les jeunes. Autrement dit, une étude menée auprès d’autres jeunes pourrait faire surgir un nombre différent de profils, ou des profils dont la composition et la taille diffèrent de ceux présentés ici.

Tableau 2 :Profils des valeurs intrinsèques et extrinsèques retrouvés dans l’échantillon enquêté

Ces profils sont-ils liés à la façon dont les jeunes vivent leurs choix d’orientation?

Les principaux constats sont les suivants. Les points 1 à 4 comparent les quatre profils entre eux. Le point 5 et le tableau 3 portent plutôt sur une comparaison directe entre les jeunes « tous azimuts » et les jeunes « intrinsèquement orientés », en tenant compte de caractéristiques sociodémographiques et scolaires. Certains résultats peuvent donc différer d’une comparaison à une autre.

  • Les jeunes du profil « tous azimuts », qui accordent une grande importance à la fois aux valeurs intrinsèques et extrinsèques, ne semblent pas pour autant mieux outillés pour traverser cette période de choix. Au contraire, ils rapportent le niveau d’anxiété le plus élevé des quatre profils. Ils présentent également le niveau d’indécision générale le plus élevé. Pour les conflits externes —par exemple lorsque les préférences ne concordent pas avec celles de personnes importantes de l’entourage— leur niveau figure également parmi les plus élevés. En revanche, lorsque les quatre profils sont comparés entre eux, les différences entre profils concernant les conflits internes ne sont pas statistiquement significatives (voir toutefois le point5). Le même profil se distingue lorsqu’on demande aux jeunes ce qu’il faut sacrifier pour atteindre leurs objectifs de carrière. Les « tous azimuts » rapportent la plus grande disposition à sacrifier leur bien-être —par exemple, consacrer moins de temps à leur santé ou à prendre soin de leur personne — ainsi que leurs relations. Les différences concernant les sacrifices liés aux loisirs ne sont toutefois pas statistiquement significatives dans cette comparaison des quatre profils. Ce portrait ne signifie pas pour autant que ces jeunes vont mal sur tous les plans. C’est justement ce qui rend ce profil particulièrement intéressant. Les « tous azimuts »présentent aussi un concept de soi relativement positif, comparable à celui des jeunes intrinsèquement orientés, et leur satisfaction de vie ne se distingue pas significativement de celle de ces derniers. Autrement dit, leur profil ne correspond pas à un portrait général de mal-être : il semble plutôt conjuguer une perception positive de soi avec davantage d’anxiété et certaines difficultés au moment de décider et d’anticiper les exigences de la future carrière.
  • À l’autre extrémité, les jeunes « intrinsèquement orientés » présentent un portrait différent en rapportant la satisfaction de vie la plus élevée, un concept de soi parmi les plus élevés et le niveau le plus faible de conflits externes. Ces personnes sont également les moins disposées à sacrifier leurs relations et leur bien-être au profit de leurs objectifs de carrière.

  • Les jeunes « peu investis »présentent de leur côté un portrait plus contrasté en rapportant les niveaux les plus faibles d’anxiété et d’indécision, mais également les niveaux les plus faibles de satisfaction de vie et de concept de soi. Il serait donc hasardeux d’interpréter leur faible indécision comme le signe d’un fonctionnement nécessairement plus favorable : les résultats montrent une combinaison particulière d’indicateurs, sans permettre d’établir ce qui l’explique.
  • Enfin, les « modérés », qui constituent le groupe le plus nombreux, se situent généralement plus près de la moyenne de l’échantillon sur les différents indicateurs. Leur profil offre ainsi un point de comparaison utile entre les configurations plus marquées observées chez les trois autres groupes.

  • Fait intéressant, le contraste entre les jeunes « tous azimuts » et les jeunes « intrinsèquement orientés » demeure particulièrement marqué, même lorsque les analyses tiennent compte de plusieurs caractéristiques sociodémographiques et scolaires. Parmi les neuf indicateurs examinés, sept distinguent significativement les deux profils après la prise en compte de ces caractéristiques (voir le tableau3), y compris les conflits intérieurs et les sacrifices liés aux loisirs, qui ne se démarquaient pas dans la comparaison des quatre profils.

​Tableau 3 :Différences entre les jeunes « tous azimuts » et « intrinsèquement orientés » dans leur bien-être et leur façon d’envisager leurs choix de carrière

Remarque :Une différence est dite « significative » lorsque les résultats de l’étude permettent de penser qu’elle ne s’explique probablement pas par le hasard. Cela ne veut pas nécessairement dire que la différence est grande ou importante dans la vie des jeunes. 

Ce que ces résultats peuvent changer dans la pratique​

Cette section présente des pistes d’intervention tirées des résultats, et non des interventions dont l’efficacité a été testée. Il s’agit de pistes intéressantes à explorer avec des jeunes en intervention individuelle, en groupe ou même dans le cadre d’approches éducatives en orientation (p.ex., les contenus en orientation scolaire et professionnelle ou le projet personnel d’orientation).

  • Aller au-delà de l’identification des valeurs. Explorer les valeurs fait déjà partie des pratiques en orientation. Une étape supplémentaire peut toutefois consister à examiner comment les différentes valeurs importantes pour une personne s’articulent entre elles, particulièrement lorsqu’un choix oblige à établir des priorités. Quelqu’un peut, par exemple, souhaiter exercer un métier qui lui permette de contribuer à la société, de continuer à se développer et de préserver des relations importantes, tout en recherchant un revenu élevé, une image de réussite et une forte reconnaissance sociale. Chacune de ces aspirations peut avoir du sens qui lui est propre. L’enjeu n’est donc pas de déterminer quelles valeurs seraient « bonnes » ou « mauvaises », mais d’examiner ce qui se produit lorsqu’une option ne permet pas de toutes les satisfaire au même degré. L’intervention peut ainsi déplacer progressivement la question « Qu’est-ce qui est important pour toi? »vers« Qu’est-ce qui devient prioritaire lorsqu’il faut choisir ? ». Ce déplacement permet d’aborder les valeurs non seulement comme une liste de préférences, mais comme un ensemble organisé d’aspirations susceptibles de devoir être hiérarchisées dans certaines situations.

  • Explorer les tensions plutôt que présumer qu’elles existent. La coexistence de plusieurs valeurs importantes ne signifie pas nécessairement qu’une personne vit un conflit. En intervention, il importe donc d’explorer les tensions possibles plutôt que de les présumer.Cette exploration peut s’appuyer sur des questions telles que :« Parmi toutes les choses qui comptent pour toi, lesquelles deviennent les plus importantes lorsqu’elles ne peuvent pas toutes être satisfaites en même temps ? »; « Y a-t-il des options qui répondent à une valeur importante pour toi, mais qui semblent t’obliger à en laisser une autre de côté ? »;ou encore« Si deux possibilités t’attirent pour des raisons différentes, qu’est-ce qui rend le choix difficile ? ».L’objectif n’est pas de réduire le nombre de valeurs poursuivies ni d’en privilégier certaines à la place de la personne, mais de l’aider à mettre au jour ses priorités, les compatibilités entre ses aspirations et les tensions qui peuvent survenir lorsqu’elle doit choisir.

  • S’intéresser au prix anticipé de la réussite. L’exploration vocationnelle peut également porter sur une dimension parfois moins explicitement abordée : ce que la personne pense devoir sacrifier pour atteindre ses objectifs professionnels. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de demander « Qu’est-ce que tu souhaites atteindre ? », mais aussi « À quel prix souhaites-tu —ou ne souhaites-tu pas— l’atteindre ? ».Des questions comme « Jusqu’où pourrais-tu aller pour atteindre cet objectif ? », « Qu’est-ce que tu ne voudrais pas sacrifier, même pour une carrière que tu considères comme réussie ? » ou « Quelle place souhaites-tu préserver pour ta santé, tes relations ou tes autres sphères de vie ? »permettent d’élargir la réflexion. Cette exploration peut aider la personne à expliciter les limites qu’elle souhaite poser à son projet professionnel et à réfléchir à sa propre définition de la réussite, plutôt que de considérer uniquement les bénéfices attendus d’une option scolaire ou professionnelle.

  • Ne pas faire de l’absence d’indécision le seul indicateur d’un processus favorable. Une dernière piste d’intervention s’inscrit en cohérence avec le résultat selon lequel les jeunes « tous azimuts » accordent beaucoup d’importance à plusieurs aspirations et anticipent davantage de sacrifices pour atteindre leurs objectifs de carrière que les jeunes « intrinsèquement orientés ». Ces résultats invitent à explorer ce que les jeunes attendent de leurs projets et pensent devoir laisser de côté, même en affirmant avoir fait leur choix. Ils rejoignent ainsi une réflexion soulevée par Mbanga et ses collaborateurs (2025) au sujet des « faux décidés » : certaines personnes peuvent sembler sûres de leurs choix alors que ceux-ci reposent sur une exploration limitée ou sur des pressions extérieures. En entretien, il peut s’avérer utile de demander :Comment peut-on arriver à ce choix ? Répond-il à ce qui compte le plus pour toi ? Y a-t-il des aspects de ta vie que tu crois devoir sacrifier pour le réaliser ? Ces questions permettent de mieux comprendre la décision exprimée, sans présumer qu’un individu décidé est un « faux décidé ».

Références

​AHN, J.S., D.LITALIEN, E.L.BRADSHAW, K.FERBER, V.DUPÉRÉ, R.MBANGA et L.AUDET. 2026. «Profiles of youth’s values prior to postsecondary transitions: Associations with well-being and career decision-making »,Applied Developmental Science.https://doi.org/10.1080/10888691.2026.2630177.

BRADSHAW, E.L., J.H.CONIGRAVE, B.A.STEWARD, K.A.FERBER, P.D.PARKER et R.M.RYAN. 2023. « A meta-analysis of the dark side of the American dream: Evidence for the universal wellness costs of prioritizing extrinsic over intrinsic goals », Journal of Personality and Social Psychology, vol.124, no4, p.873-99.

KASSER, T. 2019. « An overview of the Aspiration Index », manuscrit non publié, Galesburg (Ill.), Knox College.

KASSER, T. et R.M.RYAN. 1996. « Further examining the American dream: Differential correlates of intrinsic and extrinsic goals », Society for Personality and Social Psychology, vol.22, no3, p.280-87.

MBANGA, R., C.F.RATELLE et S.DUCHESNE. 2025. « Analyse de la complémentarité des approches orientées vers la variable et la personne dans la compréhension de la contribution du fonctionnement motivationnel au développement vocationnel des élèves du secondaire », Nouveaux cahiers de la recherche en éducation, vol.27, no2, p.234-54.

RYAN, R.M. et E.L.DECI. 2017. Self-Determination Theory: Basic Psychological Needs in Motivation, Development, and Wellness, New York, The Guilford Press, 756p.

SCHWARTZ, S.H., J.CIECIUCH, M.VECCHIONE, E.DAVIDOV, R.FISCHER, C.BEIERLEIN, A.RAMOS, M.VERKASALO, J.-E.LÖNNQVIST, K.DEMIRUTKU, O.DIRILEN-GUMUS et M.KONTY. 2012. « Refining the theory of basic individual values », Journal of Personality and Social Psychology, vol.103, no4, p.663-88.

SHELDON, K.M., J.ARNDT et L.HOUSER-MARKO. 2003. « In search of the organismic valuing process: The human tendency to move towards beneficial goal choices », Journal of Personality, vol.71, no5, p.835-69.

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