Mon modèle décisionnel en éthique et déontologie
*Cet article a été publié à l'origine dans le numéro dans le magazine L'orientation, janvier 2020, vol. 10, no 1.
Au cours de la Journée de formation continue 2019 de l’Ordre, tout comme dans les dernières parutions du Correspondant, un modèle décisionnel permettant de réfléchir et d’agir de façon éthique vous a été présenté. Pour ceux qui ne l’auraient pas consulté, vous le retrouvez en page couverture 2 de ce numéro du magazine ainsi que dans le site www.orientation.qc.ca (pour les conseillers d’orientation > Services aux membres > Guides de pratique).
Je souhaite maintenant vous présenter une situation fictive afin d’illustrer comment le modèle décisionnel pourrait vous aider à prendre votre décision. Pour être bien certaine que personne ne se reconnaît, j’ajoute cet avertissement comme on le voit parfois dans les films : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite. » Voici donc la situation.
Nicolas est un jeune c.o. qui travaille dans un carrefour jeunesse-emploi (CJE) depuis l’obtention récente de son permis. Pour payer ses études, il travaillait comme portier (bouncer) dans un club qui organise des soirées rave et after hour. Il occupe toujours ces fonctions en plus de son poste de c.o. au CJE, qui est pour le moment à temps partiel. La clientèle de Nicolas au CJE comprend des jeunes dans des programmes d’insertion, des jeunes ayant des problèmes de délinquance et de consommation, entre autres. Le club est fréquenté par certains jeunes du CJE. D’ailleurs, un soir, alors que Nicolas y travaille, il est témoin d’une transaction de drogue dans laquelle un de ses clients est impliqué. Ce jeune du CJE l’avait pourtant assuré qu’il n’avait plus de problèmes de consommation, que tout ça était derrière lui. La politique du club où il travaille est de ne pas tolérer la vente et la consommation de drogues sur les lieux de l’établissement. Imaginez que vous êtes Nicolas. Que devez-vous faire ?
Étape 1 : Le malaise
C’est généralement à cette étape que vous vous dites : « Il me semble que quelque chose est étrange. Je me sens tiraillé par rapport à ce qui se passe. Comment régler cette situation-là ? Que dois-je faire ? » Souvent, pour se sortir du malaise, on tente de trouver une solution rapidement en pensant avoir pris LA bonne décision. Dites-vous que ça nous est tous arrivé à un moment ou à un autre, ou du moins que ça peut nous arriver à tous un jour dans notre pratique.
Je vous arrête tout de suite, car vous ne pouvez pas appeler à l’Ordre. À cette heure-là, les bureaux sont fermés ! De plus, la plupart de vos confrères et consœurs c.o. sont couchés.
Étape 2 : Prendre une pause, réfléchir à la situation
Très souvent, vos situations sont complexes, ce qui fait qu’une seule réponse parfaite n’est pas si évidente que ça à première vue. Rassurez-vous, faites-vous confiance ! Vous donnez de bons conseils à vos collègues c.o. lorsqu’ils vivent différentes situations, alors c’est aussi valable pour vous dans le cadre d’une situation que vous vivez vous-même ! Prendre le temps de réfléchir à la situation vous permettra de mettre les choses en perspective afin de vous aider dans votre prise de décision. Ce temps de réflexion est important puisqu’il vous permettra de ne pas simplement agir sur le coup des émotions.
Étape 3 : Les éléments liés au contexte
Après avoir réfléchi, il est temps de déterminer les éléments liés au contexte. En voici plusieurs :
- L’emploi de c.o. à temps partiel au CJE de Nicolas
- L’emploi de portier au club de Nicolas
- La clientèle du CJE ayant des problèmes de délinquance et de consommation
- La fréquentation du club par des jeunes du CJE
- La transaction de drogues dont Nicolas a été témoin
- Les témoins de votre éventuel geste si vous expulsez votre client du club (potentiellement d’autres clients du CJE au cours de la soirée)
- La perte de confiance possible si vous expulsez votre client du club (de la part du client lui-même et de celle des autres jeunes du CJE)
- La politique de votre employeur au club concernant la drogue
- L’image de la profession de c.o.
- Votre réputation comme portier si vous décidez de ne pas expulser votre client
- La perception de Nicolas à l’égard de son client qui pourrait changer après cette situation
Comme vous le constatez, plusieurs éléments sont présents dans la situation de Nicolas. Chacune des possibilités d’action peut comporter des conséquences aussi bien pour Nicolas que pour le jeune, ses deux employeurs, la clientèle du CJE et l’image de la profession.
Étape 4 : Le dilemme
Une fois que les éléments principaux de la situation sont déterminés, on peut passer à l’étape du dilemme afin de préciser quelle est la situation conflictuelle de Nicolas. Ici, on pourrait schématiser le tout avec des questions : « Est-ce que je conserve mon emploi de portier au club ou pas ? » Nicolas peut être amené à se demander si son rôle de portier en position d’autorité est compatible avec son rôle de c.o. en relation d’aide avec son client. Plusieurs autres questions peuvent se poser aussi :
- Dois-je agir dans cette situation auprès de mon client ou décider de ne rien faire ?
- Dois-je aborder la question avec mon client au moment de notre suivi au CJE ou ne pas lui en parler ?
- Que penseront les autres jeunes du CJE si j’expulse mon client ?
- Qu’arrivera-t-il au lien de confiance entre mon client et moi si je dois appeler la police ou expulser mon client du club ?
- Que pensera mon patron du club s’il est mis au courant de la situation et apprend que je n’ai rien fait ?
- Est-ce que je pourrai continuer d’agir comme c.o. si ma perception envers mon client a changé ?
- Ayant besoin financièrement de mes deux emplois, qu’est-ce que je fais si je dois choisir ?
Toutes ces questions pourront aider Nicolas à voir les répercussions des différents choix concernant sa situation avec son client.
Étape 5 : Le niveau d’urgence
Une fois le dilemme précisé, il est maintenant temps d’évaluer le niveau d’urgence de la situation afin de déterminer si Nicolas doit agir ou non. Certains c.o. pourraient penser que Nicolas doit lever le secret professionnel puisque la consommation de drogue peut avoir des effets graves et dangereux sur les autres. Toutefois, bien que cette bienveillance soit très utile, la situation ne permet pas nécessairement d’invoquer l’article 19 du Code de déontologie en alléguant avoir un motif de croire que la transaction de drogue comporterait un risque sérieux de mort ou de blessures graves. La situation ici est plus complexe.
Étape 6 : La déontologie ou l’éthique ?
C’est pourquoi à l’étape 6 Nicolas devra se demander : « Est-ce que je suis face à une situation déontologique ou éthique ? » Ici, le Code de déontologie, les règlements de l’Ordre et les guides de pratique n’apporteront pas de réponse claire qui s’applique exactement à la situation. C’est parce qu’il s’agit d’une situation éthique qui implique de faire appel à d’autres ressources.
Étape 7 : Les ressources
En effet, comme c.o., faites confiance à vos ressources et à vos compétences personnelles ! De plus, il pourrait être intéressant d’amorcer un processus de délibération éthique parce que plus la situation est complexe, moins les réponses sont sans équivoque. Bien sûr, une situation éthique peut quand même nous amener à évaluer les aspects déontologiques qui pourraient nous éclairer. Nicolas pourrait décider de consulter ses collègues (c.o., je tiens à le préciser !) ou des mentors, ou encore faire appel à un superviseur. S’il y a lieu, Nicolas pourrait consulter un syndicat, le contentieux, ou encore un juriste externe afin de prendre sa décision.
Souvent, pour se sortir du malaise, on tente de trouver une solution rapidement en pensant avoir pris LA bonne décision.
Et c’est ici que la réflexion se termine. Vous me direz : « Mais attendez, vous ne nous dites pas ce que Nicolas doit faire avec son client ! » Non. Cela n’est pas un oubli de ma part. Mon objectif est de vous amener à réfléchir, à voir comment vous vous positionneriez dans une telle situation. Je souhaite vous inciter à envisager ce qui serait le plus significatif pour vous. Enfin, je ne veux pas proposer de solution parce que LA bonne réponse n’existe pas : il y en a plusieurs.
Lorsque vous réalisez que votre situation comporte un enjeu éthique, il est proposé d’entreprendre un processus de délibération éthique. Pour certains, cela peut paraître bien abstrait ou inconnu. Sachez qu’une formation à l’Ordre existe sur le sujet. En outre, pour vous permettre de continuer votre réflexion et vous proposer un processus de délibération éthique, je vous invite à vous rendre sur le forum de l’Ordre dans la Zone membres du site de l’OCCOQ (espacecompetence.net) afin d’exprimer ce que vous feriez si vous étiez dans la situation de Nicolas. Cela représente en quelque sorte un exercice de délibération éthique. Vous pouvez écrire vos réponses en mode anonyme ou non. Toutes sont les bienvenues. L’exercice vous permettra de confronter votre point de vue à d’autres c.o. afin de voir à quels éléments ils accordent la priorité.