À qui s’adresse ce livre?

Aussi bien théoriquement que pratiquement, ce livre s’adresse en tout premier lieu aux intervenants interpellés par l’entraide sociopsychologique¹, qu’ils soient décideurs, gestionnaires, conseillers, animateurs ou accompagnateurs. Pour eux, cet ouvrage prend la forme d’une monographie² classique incorporant, entre autres, un rapport de recherche, un instrument de diagnostic validé, un témoignage d’une vie-carrière marquée du sceau de l’entraide et des conseils pratiques aussi bien pour eux que pour leurs clients.

En second lieu, ce livre s’adresse à tous leurs bénéficiaires ou clients (étudiants, chômeurs, chercheurs d’emploi, travailleurs, retraités, etc.), car, en dépit du constant souci scientifique de cet essai, celui-ci est écrit dans un langage simple et imagé ainsi que truffé de nombreux exemples. À preuve, les premiers évaluateurs de ce manuscrit ont souligné la réussite de cette vulgarisation ainsi que le côté social du propos et m’ont incité à poursuivre dans ces deux voies ! Pour ces bénéficiaires ou clients (et par ricochet pour leurs intervenants), ce livre sert de guide pratique pour les aider à se positionner sur tous les plans (moral, mental, psychologique et physique) à l’égard de l’entraide, que ce soit à titre de prestataires (individuellement ou dans un groupe) ou à titre de pourvoyeurs (proches aidants, aidants naturels, bénévoles, mentors, tuteurs, parrains, sentinelles, etc.).

Pour l’ensemble des lecteurs, et en particulier pour les futurs intervenants en formation initiale, ce livre constitue un vibrant plaidoyer, une sorte de manifeste en faveur de l’entraide.

Pourquoi ce livre?

Depuis près de 30 ans, particulièrement en orientation scolaire et professionnelle, et en développement de carrière, il n’y a eu aucune publication d’envergure faisant le point ainsi qu’une mise à jour sur les fondements et pratiques d’entraide, quelle que soit la terminologie utilisée : entraidant, proche aidant, pair aidant, aidant naturel, bénévole, sentinelle, mentor, parrain, etc.³

Pourtant, tout au long de ces trois décennies, les conceptions et la pratique de l’entraide ont grandement évolué. L’entraide est maintenant beaucoup mieux comprise dans ses tenants et dans ses aboutissants, entre autres grâce à l’éthologie⁴, à l’anthropologie ainsi qu’aux neurosciences (Bohler, 2020; Servigne et Chapelle, 2019). Ainsi, l’action systémique de s’entraider s’est beaucoup affranchie des référentiels salvateurs et héroïques ainsi que des connotations pénitentielles, misérabilistes et de « seconde classe » pour devenir une expression efficace et éprouvée de son pouvoir d’agir sur divers plans, soit comme individu, soit comme collectivité, mais le plus souvent les deux à la fois.

Parce la pandémie de COVID-19 a fait ressortir, d’une part, les apports incommensurables des entraidants (par exemple, des aînés se sont laissés mourir lorsque privés des visites assidues de leurs proches aidants) et, d’autre part, la fragilité de cette pratique relationnelle, l’augmentation considérable des aidants naturels souffrant alors d’un épuisement en étant une preuve percutante et troublante. N’est-il pas parlant qu’après toutes ces années de silence, l’Association canadienne de counseling et de psychothérapie (ACCP) ait choisi pour son congrès de mai 2021 le thème « S’entraider face à l’adversité »?

En quoi ce livre peut-il aider les c.o. dans leur pratique?

Sous l’impulsion d’Emploi et Immigration Canada (EIC) et avec tout particulièrement le leadership du Peer Ressources de l’Université de Victoria (Rosenroll, Saunders et Carr, 1993), l’entraide entre pairs (peer counseling) a fortement marqué l’orientation — en particulier celle des jeunes — pendant les années 1980 et 1990. L’un des buts de ce programme canadien était de contrer le décrochage scolaire. Avec la « déchéance » de Ray Carr⁵, ténor charismatique de cette démarche, a coïncidé l’amorce de ces trois décennies de mutisme, l’entraide et l’équipe de Victoria⁶ se déployant alors vers d’autres lieux comme le communautarisme et vers d’autres causes comme la communication non violente⁷.

Une deuxième raison de ce silence prolongé — cette fois quant à l’entraide en général — est que cette promotion de la pratique du même nom (pairs aidants) accélérait les processus de déprofessionnalisation et de désinstitutionnalisation déjà en cours bien avant que le concept d’État providence s’essouffle; deux processus obligeant les professionnels de tout acabit à entreprendre une profonde remise en question et, pour ce faire, utilisant leurs filières déjà bien établies⁸, lesdits professionnels mobilisèrent grandement les chercheurs et théoriciens. Ainsi, n’est-il pas révélateur que durant cette trentaine d’années une multitude d’enquêtes furent menées par les ordres et les associations professionnelles — le plus souvent avec la collaboration formelle ou spontanée des instances vouées aux formations initiale et continue de leurs professionnels — autour d’une problématique que l’on pourrait résumer par l’expression « crise identitaire professionnelle »? Inévitablement, l’entraide fut délaissée par les chercheurs et les organismes subventionnaires comme sujet prioritaire d’investigation et d’expérimentation.

Une troisième raison de ce silence — toujours par rapport à l’entraide en général — est un virage⁹ presque tous azimuts vers les interventions personnalisées et individualisées, deux concepts alors et toujours fort mal compris, c’est-à-dire réduits à un simple critère numérique. Or, comme précisé ailleurs (Limoges, 2014), personnaliser signifie « concevoir une intervention qui tient compte de la personnalité du prestataire » (ex. : Est-il auditif ou visuel? Est-il de pensée abstraite ou de pensée pratico-pratique?) et individualiser fait référence au mode d’apprentissage que ce prestataire privilégie (ex. : Préfère-t-il approfondir la question dans une discussion en groupe ou en interviewant des personnes concernées par cette question? Préfère-t-il écrire sur ledit sujet ou en parler?). Du coup, avec la généralisation du courant individualiste qui sévissait alors dans les valeurs et les mentalités des gens, ces conceptions erronées ont largement eu raison de l’entraide, entre autres parce que celle-ci était et est le plus souvent pratiquée en groupe et surtout optimisée par un groupe (Servigne et Chapelle, 2019).

Enfin, et toujours par rapport à l’entraide en général, une quatrième raison est l’arrivée des technologies de l’information et de la communication, dont Internet, ce qui fait que, comme écrit ailleurs (Limoges et Lahaie, 1998), le prochain (c’est-à-dire le suivant ou le next one), même si à des milliers et des milliers de kilomètres de distance, semble plus facilement accessible que le voisin, c’est-à-dire celui que l’on voit dans son voisinage immédiat au quotidien. Évidemment, il s’agit d’un leurre, car de multiples cas et témoignages rendus publics dans les médias et les sondages confirment que ce prochain est rarement là pour ce type d’aide et, surtout, rarement apte à l’entraide sociopsychologique. Conséquemment, la généralisation un peu partout (CHSLD, école, travail, loisirs, etc.) des retours progressifs en présentiel formel et informel à la suite de la pandémie de COVID-19 vise justement à corriger cette lacune; l’avenir étant sans aucun doute dans des formules mixtes ou hybrides.

Lorsque EIC a mis sur pied son programme de pairs aidants ou d’orientation par les pairs, enquêtes sur enquêtes démontraient sans équivoque que la plupart des décisions vocationnelles étaient prises par les individus — surtout les jeunes — sans recourir aux services d’un c.o. (même si ces services étaient accessibles gratuitement). De plus, les 80 % avancés par plusieurs observateurs, dont Carr (1983), pourraient être encore plus élevés de nos jours avec Internet. Alors, comme le dit l’expression anglaise, If you can’t beat them, joint them!, ce qui revient à dire que les c.o. n’ont pas d’autres choix que de tenir compte, voire d’exploiter, cette entraide que Servigne et Chapelle (2019) qualifient de continent oublié.

Comment faire bon usage de l’entraide comme c.o.?

Pour définir la spécificité des c.o., je ne surprendrai personne si je fais référence à la dynamique Individu-Étude-Travail (I <-> E), dynamique qu’il convient de représenter avec un triangle idéalement équilatéral (Limoges, 2018). Ainsi, en guise de début de réponse à cette dernière question et avec l’appui du tableau ci-après, j’avancerai quelques objectifs possibles à atteindre en orientation grâce à un « dispositif » misant sur l’entraide et je donnerai chaque fois un ou deux exemples pour chacun des trois mots constituant cette expression. Lorsqu’un exemple n’est pas suivi d’une explicitation entre parenthèses, cela signifie que le bénéficiaire de cette forme d’entraide est le client lui-même (I <- E). Dans les cas contraires, les parenthèses précisent la direction de ladite mesure (I -> E).

Enfin, lorsqu’il sera question d’approches groupales, je distinguerai ici à la suite de Berteau (2006) le groupe d’aide mutuelle, c’est-à-dire un groupe d’entraide animé par un professionnel tel un c.o., du groupe d’entraide, c’est-à-dire un groupe sans la présence constante d’un professionnel, conscient par ailleurs qu’en orientation cette distinction n’est généralement pas d’usage; les expressions couramment utilisées ici faisant plutôt référence à l’objectif ou au contenu comme dans groupe d’orientation, groupe de bilan, groupe d’affirmation de soi ou d’assertivité.


Conclusion

Grâce à ce rapprochement avec la dynamique Individu-Étude-Travail (DIET), l’entraide se situe pleinement dans le champ du développement vocationnel et carriérologique, s’éloignant ainsi de toute vision trop moralisatrice¹¹ ou psychopathologisante. Du coup, ce choix de posture relativise grandement les aspects culpabilisants et stigmatisants, entre autres lorsqu’un entraidant (pair aidant, aidant naturel, proche aidant, mentor, etc.) montre des signes évidents de démotivation ou encore d’épuisement, deux problèmes de l’ordre du maintien (Limoges, 2001). De plus, en survolant ledit tableau, il devient évident que la problématique de l’entraide pour un client en orientation, que ce soit dans un sens (I -> E) ou dans l’autre (I <- E), devient de plus en plus importante et pertinente avec son avancée en âge, laquelle avancée correspond inévitablement à une augmentation des dynamiques entre l’individu et les angles étude et travail du triangle, quelles que soient la qualité et la teneur de ces angles.

Du coup, ce repositionnement de l’entraide fait ressortir pleinement la place et le rôle des c.o. en introduisant par exemple dans la panoplie des interventions les notions de premier et de deuxième ordre pour bien distinguer les compétences et les rôles de chacune des parties ou de première et de deuxième ligne pour assurer autant le préventif que le curatif, autant les préventions primaires (c’est-à-dire précrise) que les préventions secondaires (c’est-à-dire visant à ce qu’une crise se résorbe le plus rapidement possible).

Comme dirait Alexandre Lhotellier, une figure emblématique pour plusieurs c.o. : « C’est vite dit, mais il faut le faire ! » et, pourquoi pas bien le faire, par exemple en s’appuyant sur les lois de la jungle pour en faire les lois de la vie, en opérationnalisant cette toute nouvelle compréhension de l’entraide, en maximisant les six tandems de l’entraide métaphoriquement représentés par des balançoires à bascule ou tapeculs, en misant sur la trousse de montagne et les compétences génériques, en stimulant le potentiel d’entraide inhérent à tout groupe ou en faisant un diagnostic en vue de situer les diverses parties impliquées dans une prestation (clients, intervenants, décideurs, subventionnaires) et ainsi réduire les risques d’impasse et d’échec? Or, c’est justement pour ces raisons que j’ai écrit Je m’aide quand nous nous aidons (une périphrase de sept mots qui veut tout simplement dire s’entraider) avec conséquemment comme sous-titre : s’entraider, un potentiel incommensurable¹².

Bonne et fructueuse lecture !

Notes de bas de page

1. Pour faire une distinction avec l’entraide économique, financière ou matérielle.

2. Une publication entièrement consacrée à un seul sujet.

3. En revanche, il y a eu plusieurs publications de guides pratiques, par exemple par Academos ou Mentorat Québec.

4. Étude des comportements animaliers et végétatifs.

5. On lui a reproché d’avoir usurpé le titre de « docteur » — ou de ne pas avoir fait, le cas échéant, le nécessaire pour rectifier le tir — alors que sa thèse de doctorat n’avait pas encore été déposée !

6. Création du Peer Ressources Network, publication du magazine Compass, etc. www.peer.ca.

7. Grâce à mon avancée en âge et au fait que j’ai été le vis-à-vis de Carr pour les Canadiens francophones, j’ai eu le privilège d’être témoin de ces guéguerres !

8. Financement, priorisation des politiques subventionnaires, tenue de colloques et de congrès, thématiques des revues scientifiques.

9. Ce virage s’est accentué avec la décentralisation entre autres vers le Québec du dossier de l’emploi (cf. création d’Emploi-Québec).

10. Voir Bien se maintenir en orbite autour du travail au 1er tiers de sa carrière, Limoges et coll. (2004). Cet encadrement mise sur une forme d’anticounseling !

11. Par exemple, qui fait référence au devoir, aux obligations ou à la pitié.

12. Distribué en Amérique par http://boutique.bouquinbec.ca (versions imprimée et numérique) et en Europe par www.tq16.com. Version imprimée également en vente auprès de l’auteur à jacqueslimoges.co@gmail.com.

Références

BERTEAU, G. 2006. La pratique de l’intervention de groupe. Montréal, PUQ.

BOHLER, S. 2020. Le bug humain. Paris, Robert Laffont.

CARR, R. 1983. Le counselling par les pairs : concepts et aspects pratiques. Ottawa-Gatineau, Direction générale des services de soutien d’emploi, EIC.

LHOTELLIER, A. 2000. Tenir conseil : délibérer pour agir. Paris, Seli Arslan.

LIMOGES, J. 2018. La dynamique Individu-Étude-Travail : l’orientation et le développement de carrière. Paris, Éditions Qui plus est.

LIMOGES, J. 2014. Le potentiel groupal. Québec, Septembre éditeur.

LIMOGES, J. 2010. Stratégies de maintien au travail et dans d’autres situations de vie. Québec, Septembre éditeur.

LIMOGES, J. et R. LAHAIE. 1998. OPTRA : programme-cadre d’insertion professionnelle. Québec, Septembre éditeur.

ROSENROLL, D., G. SAUNDERS et R. CARR. 1993. L’école avant tout : la stratégie canadienne de mentorat. Vancouver, Peer Systems Consulting Group.

SERVIGNE, P. et G. CHAPELLE. 2019. L’entraide, l’autre loi de la jungle. Paris, Éditions Les liens qui libèrent.

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