Des interventions efficaces en counseling de carrière individuel pour réduire l’indécision de carrière et la détresse psychologique des clients
*Cet article a été publié à l'origine dans le numéro dans le magazine L'orientation, février 2021, vol. 11, no 1.
Environ 50 % des clients qui consultent en counseling de carrière individuel manifestent un niveau élevé d’indécision de carrière et de détresse psychologique à l’amorce d’un processus (Milot-Lapointe et coll., accepté, 2020 ; Multon et coll., 2007). Les recherches montrent qu’en moyenne les clients voient leur niveau d’indécision de carrière et de détresse psychologique diminuer de manière importante au cours d’un processus de counseling de carrière individuel (p. ex. : Multon et coll., 2007). Bien que l’efficacité du counseling de carrière individuel soit démontrée scientifiquement, on constate qu’une certaine proportion des clients ne voit pas son niveau de difficulté diminuer de manière importante au cours de cette démarche (p. ex. : Covali et coll., 2012 ; Milot-Lapointe et coll., 2016, 2019 ; Multon et coll., 2007). Ce phénomène, également constaté dans des domaines apparentés (p. ex. : psychothérapie), invite à s’interroger sur les facteurs qui expliquent que certains processus de counseling de carrière individuel conduisent à des avantages plus importants que d’autres pour les clients.
Afin d’apporter des réponses à ce questionnement, cet article synthétise les principaux résultats d’une recherche (Milot-Lapointe et coll., 2018, 2020) portant sur 114 processus de counseling de carrière individuel réalisés par 18 c.o. membres de l’OCCOQ. Plus spécifiquement, cette recherche s’est intéressée aux effets du counseling de carrière individuel sur l’indécision de carrière et sur la détresse psychologique, ainsi qu’à l’influence des composantes d’intervention et de l’alliance de travail entre le c.o. et le client (lien émotionnel et entente sur les buts et tâches d’intervention).
Description de la collecte de données
Les processus de counseling de carrière étudiés dans cette recherche sont d’une durée de 2 à 11 rencontres pour une moyenne de 3,17. Les clients ayant participé à cette recherche sont 93 étudiantes et 21 étudiants âgés de 18 à 37 ans (M = 22 ans) ayant formulé une demande de consultation au service d’orientation professionnelle de leur université (trois universités québécoises ont participé à la recherche). Les clients ont rempli deux questionnaires mesurant : 1) l’indécision de carrière, et 2) la détresse psychologique, avant la première rencontre de counseling de carrière ainsi qu’au début de la dernière rencontre. Ils ont également rempli un questionnaire mesurant leur perception de l’alliance de travail avec leur c.o. à la fin de chaque rencontre¹.
Les 18 c.o. participants ont pour leur part rempli un questionnaire mesurant leur perception de l’alliance de travail avec leur client à la fin de chaque rencontre², de même qu’un questionnaire³ dans lequel ils indiquaient, à l’aide d’une échelle dichotomique (oui/non), les composantes d’intervention (32 au total) mobilisées pendant la rencontre.
Résultats
Description générale des processus de counseling de carrière individuel
Au moment de leur consultation en counseling de carrière, les clients rapportent que les principales causes au sujet de leur difficulté à atteindre leur situation souhaitée étaient : a) un manque de connaissance de soi ; b) un manque de connaissance des options de carrière ; c) un manque de connaissance des procédés pouvant leur permettre d’apparier leurs caractéristiques personnelles et celles des options de carrière ; et d) de l’indécision par rapport à la carrière. Presque tous les processus de counseling de carrière (de 80 % à 91 %) ont comporté des interventions de clarification des champs d’intérêt, des valeurs, des aptitudes ou des traits de personnalité des clients. Très peu de processus (11 %) ont fait appel à des instruments psychométriques. Les autres composantes d’intervention (p. ex. : transmission d’informations, exercices écrits, restructuration cognitive des pensées de carrière, soutien émotionnel) ont été utilisées dans au moins le quart (25 %) ou au plus les trois quarts (75 %) des processus. À titre d’exemple, 53 % des processus ont comporté de la transmission d’informations sur les options de carrière au cours des rencontres.
Effets des processus de counseling de carrière individuel
Dans l’ensemble, on observe une diminution de grande ampleur de l’indécision de carrière et de la détresse psychologique des clients au cours des processus de counseling de carrière. On constate que certains clients ont vu leur niveau d’indécision de carrière et de détresse psychologique diminuer de manière plus importante que d’autres au cours des processus. Nos données montrent que cette diminution plus grande pour ces clients n’est pas attribuable à des variables potentiellement confondantes (p. ex. : consultation en parallèle d’autres professionnels de la santé mentale, nombre d’années d’expérience du c.o.). Dans la section qui suit, on s’intéresse à l’influence des composantes d’intervention et de l’alliance de travail pour expliquer la variabilité observée dans les effets du counseling de carrière.
Influence des composantes d’intervention et de l’alliance de travail
Les analyses montrent que quatre composantes d’intervention de même que l’alliance de travail perçue par les clients expliquent une proportion importante (près de 40 %) de la variabilité dans les effets observés. De manière plus concrète, les processus de counseling de carrière individuel au cours desquels une plus grande diminution de l’indécision de carrière et de la détresse psychologique des clients a été observée étaient caractérisés par les aspects suivants :
- Les processus ont inclus les quatre composantes d’intervention suivantes : 1) un exercice écrit visant à comparer les options de carrière des clients (p. ex. : matrice de prise de décision) ; 2) une rétroaction sur le choix de carrière envisagé par les clients ; 3) une transmission d’informations sur les options de carrière des clients ; et 4) des interventions visant à gérer les obstacles (p. ex. : difficultés financières) à l’atteinte des objectifs de carrière des clients ;
- La qualité de l’alliance de travail (en particulier l’entente sur les tâches et les buts) était perçue très positivement par les clients.
Nos résultats montrent que la perception de l’alliance de travail par le c.o. n’est pas un indicateur des effets du counseling de carrière individuel, alors que la perception des clients en est un indicateur important. Par ailleurs, nos résultats suggèrent que les composantes d’intervention influencent directement la diminution de l’indécision de carrière des clients, alors que la diminution de la détresse psychologique est influencée directement par la diminution de l’indécision de carrière. En d’autres mots, on constate que c’est en diminuant l’indécision de carrière des clients qu’un processus de counseling de carrière individuel permet de réduire leur détresse psychologique. Bien que ce constat soit observable dans la pratique, il importe de noter que cette recherche est la première à en faire la démonstration.
Quant à l’alliance de travail, elle serait une condition essentielle pour que les composantes d’intervention puissent avoir un effet bénéfique sur l’indécision de carrière. En effet, nos résultats indiquent que l’effet bénéfique des exercices écrits et des rétroactions individualisées sur l’indécision de carrière des clients est conditionnel à la perception d’une forte alliance de travail par les clients. Autrement dit, lorsque l’alliance perçue par les clients est forte, les interventions des c.o. s’avèrent plus efficaces.
Retombées et implications des résultats pour la pratique
Nos résultats démontrent qu’en moyenne les étudiantes et étudiants universitaires voient leur niveau d’indécision de carrière et de détresse psychologique diminuer de manière considérable au cours d’un processus de counseling de carrière individuel. Ces résultats soutiennent le rôle important des services de counseling de carrière individuel offerts par les conseillères et conseillers d’orientation puisque plus de la moitié de la clientèle étudiante (56 %) faisant appel à ces services au Québec présente un niveau élevé d’indécision de carrière et de détresse psychologique à l’amorce des processus (Milot-Lapointe et coll., accepté, 2020). Le fait qu’une diminution importante de la détresse psychologique des étudiantes et des étudiants survient au cours d’interventions centrées sur l’indécision de carrière permet également d’apprécier la contribution importante des conseillères et conseillers d’orientation dans le domaine de la santé mentale.
Nos résultats entraînent plusieurs implications pour la pratique en counseling de carrière individuel. L’espace disponible nous permet d’aborder de manière sommaire cinq de ces implications.
1. Le fait d’utiliser un exercice écrit (p. ex. : matrice de prise de décision ; avantages et inconvénients) visant à comparer les options de carrière envisagées constitue la composante d’intervention étant la plus fortement associée à la diminution de l’indécision de carrière et de la détresse psychologique des clients. L’effet bénéfique de cette composante d’intervention pourrait s’expliquer par le fait qu’elle constitue un moyen pour les clients de cibler les options de carrière qui sont les plus susceptibles de répondre à leurs critères de décision (p. ex. : vouloir un emploi permettant d’aider les autres). La réalisation de cet exercice par écrit offre l’avantage de permettre d’analyser de manière fine et systématique chacune des options envisagées. À titre d’exemple, dans une matrice de prise de décision, les clients peuvent : 1) inscrire leurs principaux critères de décision ; 2) leur attribuer un degré d’importance (p. ex. : une valeur quantitative) ; et 3) évaluer dans quelle mesure chacune des options envisagées pourrait répondre à ces critères en s’appuyant sur une recherche d’informations (p. ex. : sources informatisées ou humaines) approfondie sur chacune d’elles. Enfin, il importe de noter que nos données suggèrent que cet exercice est généralement plus efficace lorsqu’il est effectué en interaction avec le c.o.
2. Le fait d’offrir une rétroaction sur le choix de carrière envisagé constitue la deuxième composante qui contribue le plus à des effets bénéfiques pour les clients. Certains clients peuvent ressentir ou exprimer le besoin de recevoir une validation de la part de leur c.o. quant aux probabilités que le choix de carrière envisagé réponde à leurs attentes. Bien que ce type de demande puisse parfois faire vivre un certain inconfort aux c.o., il semble important d’accorder de la valeur à ce besoin de validation, en tentant toutefois de ne pas y répondre trop rapidement. Au moment de mobiliser cette composante d’intervention, nous recommandons aux c.o. de diriger leur rétroaction sur la qualité du processus sur lequel s’appuie le choix envisagé plutôt que directement sur la pertinence du choix envisagé. En effet, étant donné que les c.o. ne peuvent pas garantir aux clients qu’ils seront satisfaits à long terme du choix qu’ils feront à l’issue de la démarche, ils peuvent néanmoins en augmenter les chances en les invitant à appuyer ce choix sur un processus de réflexion rigoureux. De plus, le fait de revalider avec les clients la pertinence des critères de décision sur lesquels ils ont appuyé ce choix peut contribuer à faire diminuer leur indécision et leur anxiété. Enfin, ce retour sur le processus peut également permettre aux clients de regagner du pouvoir sur leur décision en leur donnant la possibilité de redéfinir, si nécessaire, les critères sur lesquels ils souhaitent appuyer leur choix.
3. Le fait de transmettre de l’information sur les options de carrière envisagées par les clients constitue la troisième composante d’intervention la plus fortement associée aux effets du counseling de carrière. Cette transmission par le c.o. permet notamment de s’assurer de la qualité de l’information, de sa compréhension par les clients et qu’elle s’avère suffisamment contextualisée à leur situation actuelle. En assumant la responsabilité de transmettre certaines informations, le c.o. peut également déterminer les moments les plus propices à cette transmission. Bien que plusieurs moments puissent être pertinents, nos données suggèrent que cette composante d’intervention est encore plus efficace lorsqu’elle est mobilisée pendant la réalisation d’un exercice écrit visant à comparer les options de carrière envisagées. Enfin, nous tenons à préciser que nos résultats ne suggèrent pas que la consultation d’informations sur les options de carrière à l’extérieur des rencontres n’est pas une pratique aidante pour les clients, mais bien qu’une transmission personnalisée de certaines informations par les c.o. augmente les effets d’un processus de counseling de carrière individuel.
4. Les interventions qui visent à gérer les obstacles (p. ex. : résultats scolaires, difficultés financières) à l’atteinte des objectifs de carrière des clients sont la quatrième composante d’intervention la plus fortement associée aux effets du counseling de carrière. Ces interventions peuvent consister en la réalisation d’un plan d’action systématique visant à outiller les clients à l’égard des obstacles potentiels à leurs objectifs de carrière et ainsi à augmenter leur sentiment de compétence quant à leur capacité à les surmonter. À l’issue du plan d’action, les c.o. peuvent évaluer le degré de confiance des clients quant à leurs probabilités d’atteindre leur situation souhaitée et réviser le plan d’action (ou le choix envisagé) au besoin si les obstacles ne leur semblent pas surmontables.
5. La diminution de la détresse psychologique des clients serait attribuable en grande proportion (25 %) à la diminution de leur indécision de carrière. Ce constat met en évidence l’importance que les c.o. centrent leurs interventions sur l’indécision de carrière des clients afin de faire diminuer leur détresse psychologique. Cependant, comme la diminution de la détresse psychologique des clients ne dépend pas entièrement de la diminution de leur indécision de carrière, il importe également que les c.o. évaluent si d’autres cibles d’intervention relevant de leur champ d’exercice (p. ex. : développer et maintenir des stratégies adaptatives visant l’atteinte de la situation souhaitée) devraient être envisagées, et également si la contribution d’autres professionnels de la santé mentale pourrait être nécessaire.
Dans l’ensemble, nos résultats montrent qu’un processus de counseling de carrière individuel conduisant à une diminution considérable de l’indécision de carrière et de la détresse psychologique des clients relève aussi bien de l’importance accordée par les c.o. aux composantes de l’intervention qu’à l’alliance de travail. Ainsi, le fait de mobiliser les quatre composantes d’intervention soulevées dans cette recherche dans un contexte où l’alliance de travail perçue par les clients est faible ou moyenne ne mènera probablement pas à des bénéfices optimaux pour les clients. Au même titre, un processus de counseling de carrière individuel dans lequel la perception de l’alliance de travail par le client est élevée, mais ne comportant pas les quatre composantes d’intervention, pourrait avoir des effets minimaux. Ces constats mettent en évidence l’importance de structurer le processus de counseling de carrière individuel de manière à y intégrer, en plus des interventions visant la connaissance de soi (et autres composantes d’intervention pouvant être utiles pour les clients), les quatre composantes d’intervention ciblées dans cette recherche tout en s’assurant que les clients ont une perception positive de l’alliance de travail.
Pour conclure, nous tenons à remercier chaleureusement les conseillères et les conseillers d’orientation ayant généreusement participé à cette recherche. Cet investissement de temps a permis de faire des avancées importantes concernant l’efficacité des services de counseling de carrière individuel offerts au Québec.
Notes1. En raison d’une forte attrition à partir de la deuxième rencontre, seules les données de la première rencontre ont été utilisées dans nos analyses afin de pouvoir fournir des résultats valides.
2. Idem.
3. Les personnes souhaitant avoir accès au contenu du questionnaire peuvent communiquer avec le premier auteur de cet article.
1. En raison d’une forte attrition à partir de la deuxième rencontre, seules les données de la première rencontre ont été utilisées dans nos analyses afin de pouvoir fournir des résultats valides.
2. Idem.
3. Les personnes souhaitant avoir accès au contenu du questionnaire peuvent communiquer avec le premier auteur de cet article.
RéférencesCOVALI, T., J.-L. BERNAUD et A. DI FABIO. 2011. « Processus de changement et variabilité individuelle au cours des consultations d’orientation ». Swiss Journal of Psychology, vol. 70, pp. 175-83.
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