Fatigue de compassion

Pour Stamm (2010), la fatigue de compassion est un concept pour décrire la cooccurrence d’un épuisement professionnel et d’un état de stress traumatique secondaire (ESTS). L’ESTS se manifeste chez la personne professionnelle à la suite d’une exposition indirecte aux événements traumatiques ou stressants rapportés par les personnes clientes. Autrement dit, cet état peut se définir comme étant le stress généré par le fait d’aider ou de souhaiter aider une personne souffrante ou traumatisée (Figley, 1995). La fatigue de compassion compromet les compétences empathiques de la personne professionnelle, rendant difficile de reconnaître la souffrance chez l’autre et diminuant, par le fait même, sa motivation à y répondre, à discerner et comprendre les émotions de la personne cliente (Figley, 2002). Alors, comment les c.o. peuvent-ils s’assurer de demeurer disponibles et empathiques devant la détresse vécue par les personnes clientes ? Il importe de rappeler que plusieurs organismes de régulation professionnelle (ex. : Ordre des psychothérapeutes agréés de l’Ontario, 2019 ; OCCOQ, 2020) notent l’importance d’une pratique réflexive et d’une disponibilité émotionnelle suffisante chez les personnes professionnelles de la relation d’aide pour permettre une utilisation optimale de soi en intervention, et ainsi s’assurer d’une pratique efficace et sécuritaire auprès des personnes clientes.

Bien qu’elle soit essentielle, la prise de conscience de l’influence de ses états internes et de ses caractéristiques personnelles sur le processus de counseling par la personne professionnelle peut être déstabilisante (Lecomte et Savard, 2012). Qui plus est, devant les difficultés vécues en intervention, plusieurs personnes professionnelles tendent à s’autocritiquer. Des recherches récentes suggèrent que l’autocritique contribuerait à la fatigue de compassion (Ondrejková et Halamová, 2021) et nuirait au développement de la conscience réflexive de soi (Brien, 2021 ; Williams et al., 2018), élément central pour une utilisation optimale du soi en intervention avec une personne cliente (Knight, 2012 ; Lecomte et Savard, 2012).

L’autocompassion pour faire face à l’épuisement et à la détresse psychologique

La recherche empirique dans le domaine du counseling et de la psychothérapie a commencé à se concentrer sur la compréhension des facteurs qui favorisent le bien-être subjectif, la capacité d’adaptation des personnes et la réduction de la détresse psychologique. Dans cette mouvance, Neff (2003a ; 2003b) a proposé une conception et une opérationnalisation du concept de l’autocompassion afin de mieux définir et comprendre le bien-être psychologique des personnes. D’abord étudié auprès de populations générales vivant des difficultés telles que l’anxiété, le stress ou la dépression, le concept s’impose de plus en plus dans les études sur les personnes professionnelles en relation d’aide considérant les exigences d’une telle pratique.

Inspirée par la philosophie orientale, Neff (2003b) définit l’autocompassion comme étant la capacité de la personne à se montrer ouverte et touchée par sa propre souffrance, de ne pas chercher à l’éviter ou à s’en dissocier ; cette ouverture génère le désir de soulager cette souffrance et de prendre soin de soi avec bienveillance. L’autocompassion implique pour la personne une compréhension, sans jugement, de sa souffrance, de ses limites et de ses échecs, et une capacité de voir ces expériences dans une perspective commune à l’expérience humaine. Elle comprend donc trois composantes conceptuellement distinctes, mais interreliées : l’autobienveillance, la pleine conscience et la commune humanité.

Plus précisément, l’autobienveillance correspond à la capacité de la personne à s’encourager avec gentillesse et patience ainsi qu’à être bonne et compréhensive envers elle-même dans des moments de douleur et d’échec sans se critiquer sévèrement ou se blâmer (Neff, 2003b). La culture occidentale valorise la bienveillance envers les autres et peu envers soi-même (Neff et Dahm, 2015). En effet, plusieurs personnes nourrissent un dialogue interne critique, et ce, même lorsque les problèmes ou les difficultés découlent de situations indépendantes de leur volonté. Au contraire, l’autobienveillance invite la personne à adopter un dialogue interne soutenant et compréhensif qui renforce la capacité de s’autoapaiser devant les difficultés rencontrées. Elle implique également d’être sensible à sa propre détresse de sorte que des sentiments chaleureux envers soi-même et le désir d’améliorer sa situation se manifestent.

Pour sa part, la pleine conscience consiste à être présent et attentif dans l’« ici et maintenant » à ses propres émotions et pensées, sans les éviter, sans se laisser envahir par celles-ci et sans s’identifier à elles (Neff, 2003b). Cette posture, fondée sur une attitude d’acceptation, permet de prendre conscience de ses pensées et de ses émotions souffrantes et négatives afin qu’elles soient abordées avec équilibre et sérénité (Neff et Dahm, 2015). Dans les situations difficiles, plusieurs personnes se trouvent absorbées dans un mode de résolution de problème, évitant ainsi la réflexion sur la souffrance du moment. Or, la pleine conscience invite la personne à reconnaître et à accepter cette expérience, ce qui favorise une distanciation et une compréhension de ses pensées et de ses émotions afin de faire diminuer les risques de réactions négatives.

Finalement, la commune humanité se définit comme étant la capacité de la personne à considérer sa propre expérience de souffrance et d’échec dans une perspective plus large et commune à tous les êtres humains, soit l’expérience de la souffrance et la faillibilité (Neff, 2003b). La commune humanité implique de reconnaître que tout le monde est imparfait et que chaque personne est susceptible de commettre des erreurs, de se tromper et d’échouer. Dans les périodes difficiles, plusieurs personnes tendent à s’éloigner des autres ou se sentent isolées, voire anormales, en pensant être les seules à vivre ce type de difficulté. Une telle vision limitée des événements et de sa situation est susceptible d’intensifier la souffrance et le sentiment d’isolement. Au contraire, l’autocompassion invite la personne à adopter la position d’un « autre » compatissant envers elle afin d’élargir sa perspective de la situation et de favoriser l’émergence d’un sentiment de connexion aux autres.

Bénéfices de l’autocompassion

Les études transversales auprès de différentes populations ont montré des liens forts entre l’autocompassion et la réduction de symptômes comme la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique (Neff, 2003b). C’est en considérant de tels résultats que la recherche s’est intéressée aux bénéfices de l’autocompassion dans le domaine du counseling et en psychothérapie.

Tout d’abord, plusieurs recherches ont mesuré les effets d’une participation à une formation basée sur l’autocompassion ou la pleine conscience (ces deux concepts étant souvent étudiés simultanément) sur des populations étudiantes et professionnelles dans le domaine du counseling, de la psychothérapie et de la santé. Ces formations utilisent généralement diverses formes de méditations et d’exercices expérientiels pour aider les personnes à cultiver l’autocompassion ou la pleine conscience en plus d’inclure un volet théorique pour expliquer ces concepts. Ces recherches soutiennent que la participation à ce type de formation aide à réduire les risques de détresse psychologique, de fatigue de compassion et d’épuisement professionnel, ainsi que de contribuer au maintien du bien-être et de renforcer les relations avec les personnes clientes (voir Boellinghaus et coll., 2014 pour plus de détails). La pratique de l’autocompassion ou de la pleine conscience a également des bénéfices importants pour l’intervention. En effet, des recherches qualitatives suggèrent que de telles pratiques contribuent au sentiment de compassion pour les autres, à la qualité de présence à soi et à l’autre, à la conscience de soi et à l’empathie (Dorian et Killebrew, 2014 ; Gale et coll., 2017 ; McCollum et Gehart, 2010 ; Schure et coll., 2008).

​Des résultats similaires ont été observés dans des recherches qui ont été menées plus spécifiquement auprès des personnes étudiantes en formation initiale en counseling et en psychothérapie. L’apprentissage du rôle de personne conseillère ou psychothérapeute est souvent un moment déstabilisant et une importante source d’anxiété (Rønnestad et Skovholt, 2003), d’où la pertinence de l’étude de l’autocompassion dans un tel contexte. Ces recherches indiquent que l’autocompassion contribue à une baisse de l’anxiété, du stress, de l’usure de compassion et de l’épuisement professionnel (Fulton et Caswell, 2015 ; Beaumont et coll., 2016 ; Finlay-Jones et coll., 2017). L’autocompassion contribue également à la régulation des émotions négatives (Leary et coll., 2007). En somme, ces résultats suggèrent que l’autocompassion agit comme un facteur de protection face aux enjeux déstabilisants qui découlent de l’apprentissage du rôle d’une personne professionnelle. À cette observation, il est possible d’ajouter que l’autocompassion a également été liée au bien-être (Beaumont et coll., 2016), au bonheur (Finlay-Jones et coll., 2017), à la satisfaction de vie (Neff, 2003b) et au développement de l’empathie (Fulton et Cashwell, 2015), une compétence d’intervention jugée essentielle pour la pratique du counseling et de la psychothérapie (Elliott et coll., 2011 ; Macfarlane et coll., 2017). Finalement, une recherche récente indique que l’autocompassion contribue positivement au développement de la conscience réflexive de soi en contexte de supervision chez des personnes étudiantes en counseling de carrière et en psychothérapie (Brien, 2021).


Conclusion

​Les c.o. sont habiletés à intervenir auprès de populations en situation de vulnérabilité. Leurs interventions visent à aider ces personnes à retrouver un équilibre entre leurs ressources et leurs limites, à reconnaître et accepter leurs émotions, à prendre conscience de l’incidence de leur discours interne négatif ou encore à normaliser des expériences d’échec ou de souffrance. Ce type d’intervention est tout à fait susceptible de soutenir l’autocompassion chez la personne cliente. Il serait souhaitable pour les c.o. de souscrire aux mêmes principes et, ainsi, cultiver leur autocompassion. En agissant de la sorte, il est possible de s’assurer d’une meilleure disponibilité émotionnelle et de continuer à tirer le meilleur parti de soi afin de maintenir une qualité de présence aux personnes clientes. À cet effet, Bauer (2022) soutient qu’« embrasser » ses propres vulnérabilités reste un élément nécessaire pour comprendre pleinement les émotions des personnes clientes. Pour l’autrice, la reconnaissance de ses propres vulnérabilités peut faire émerger une expérience symétrique dans la relation d’aide, une expérience où les deux personnes partagent un sens de l’humanité, ce qui crée un terrain fertile pour la croissance et la transformation.

Eu égard à ce qui précède, pour développer leur autocompassion, les c.o. peuvent s’appuyer sur leur capacité réflexive pendant et après les rencontres avec les personnes clientes. En effet, les personnes intervenantes réflexives sont en mesure de réfléchir de façon critique, ouverte et non défensive à leurs émotions, pensées et actions qui ont eu lieu au cours des rencontres avec les personnes clientes (Lamboy et coll., 2004). Ainsi, les c.o. sont invités « à développer une conscience réflexive de leurs modalités de régulation de leurs états internes et de régulation interactive pour offrir des réponses et des interventions optimales » (Lecomte et Savard, 2017, p. 218). Ces auteurs ajoutent que ce travail de développement de conscience réflexive de soi et des autres en interaction se construit et se revisite tout au long de leurs expériences d’intervention en fonction de différents contextes et de différentes personnes clientes. On pourrait penser que les c.o., en développant leur conscience réflexive de soi en interaction de façon continue, développeraient également une protection contre la fatigue de compassion.

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Références

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