Le sport de compétition chez les jeunes : un levier pour l'orientation professionnelle
*Cet article a été publié à l'origine dans le numéro dans le magazine L'orientation, Printemps 2025, vol. 15, no 1.
Parcours croisés : de l’orientation au sport de haut niveau
Lorsque que Sophie Brassard a commencé ses études à la maîtrise en orientation, le sport de compétition ne faisait pas vraiment partie des options de domaine d’emploi. Encore moins le sport de haut niveau ! Jamais elle n’aurait pu se douter que ses études supérieures lui ouvriraient ces portes et que le monde du sport l’accueillerait ainsi. Après plusieurs années d’études ainsi que plusieurs présentations dans diverses conférences en psychologie sportive, elle a eu la chance d’être invitée au symposium des Jeux du Commonwealth 2022 afin d’aller présenter ses recherches et les services d’accompagnement qui ont été développés au Canada, mais plus spécifiquement au Québec. En multipliant ses années de pratique auprès des athlètes et entraîneurs, elle a par la suite eu la chance de prendre part à l’équipe de mission des Jeux olympiques d’été de Paris 2024. Pour la première fois, en plus d’accompagner les athlètes dans la préparation de leur année olympique ainsi qu’à leur retour, elle a pu les suivre sur place, ce qui lui a permis non seulement de réaliser l’ampleur de l’organisation d’un tel événement, mais également de mieux comprendre ce que vivent les athlètes durant les Jeux. Après plus de 10 années à travailler dans le domaine, elle demeure tout autant convaincue que l’orientation a énormément de bienfaits dans le parcours des athlètes. Maintenant qu’elle a des collègues en orientation qui partagent son travail, elle sent que l’intérêt du sport envers cette profession ne fait que grandir. C’est ainsi qu’elle a collaboré, dans le cadre de sa recherche, avec Élyse Joubert, spécialiste en intervention plein air et conseillère d’orientation.
Élyse Joubert apporte une perspective complémentaire. Ex-athlète de ski acrobatique et maintenant entraîneuse dans la même discipline, elle a su concilier ses trois passions : le sport, le plein air et la relation d’aide. Dès sa maîtrise en sciences de l’orientation, elle s’intéresse tout particulièrement aux conséquences de l’après-carrière sportive de haut niveau et commence sa spécialisation dans l’accompagnement de cette grande transition de vie. Elle est entrée en contact avec Sophie Brassard dès ses débuts de carrière, et une belle complicité est née. Elle a depuis lancé sa pratique privée et travaille au sein de différentes équipes sportives principalement situées à Trois-Rivières et à Québec. C’est donc avec enthousiasme qu’elles ont pensé écrire cet article sur le sport et l’orientation, deux mondes qui semblent grandement bénéficier l’un de l’autre.
La pratique du sport de compétition chez les jeunes est associée à de nombreux bienfaits, notamment à une meilleure santé physique et mentale, au développement de compétences sociales, à une amélioration des fonctions cognitives ainsi qu’à une réduction des comportements à risque (Johnson et Benham, 2020). Plus encore, le sport compétitif favorise le développement de la résilience chez les jeunes, les aidant ainsi à gérer le stress, à surmonter les obstacles et à rebondir après des échecs, des compétences essentielles pour naviguer dans un monde en constante évolution (Sarkar et Page, 2020). Au-delà de ces avantages, le sport constitue également un cadre privilégié pour le développement de la connaissance de soi.
Toutefois, les athlètes peuvent aussi faire face à des défis, notamment lorsqu’il s’agit de se projeter en dehors de leur univers sportif. Le sport étant souvent au centre de leur identité, un certain nombre éprouvent des difficultés à définir leurs intérêts professionnels ou à envisager une carrière autre que celle d’athlète.
Par exemple, une personne fortement identifiée à son rôle d’athlète peut avoir du mal à explorer d’autres sphères de compétences ou à percevoir ses capacités comme transférables dans d’autres contextes professionnels. En tant que c.o., il est donc essentiel de valoriser et d’utiliser cette expérience sportive, souvent sous-estimée, pour en faire un point d’ancrage dans le processus d’orientation. Nous proposons le cheminement suivant.
1. Explorer son histoire personnelle
Astuce : comprendre l’historique de l’athlète
Dès le début du processus, il est essentiel de cerner le parcours de la personne en l’invitant à raconter son histoire et à revenir sur son passé afin de bien comprendre les choix qui l’ont conduite à sa situation actuelle. Pour une étudiante ou un étudiant athlète, ce dialogue portera souvent sur son expérience sportive.
Bien que vous puissiez poser des questions sur ses intérêts ou ses motivations en dehors du sport, cela peut s’avérer déstabilisant pour des jeunes qui ont consacré la majeure partie de leur temps à leur discipline. Utilisez plutôt ce récit pour établir un lien de confiance et mieux comprendre leur personnalité. Cela leur permettra de bien ressentir leur compétence propre et de bien maîtriser le sujet abordé. Quelques questions utiles :
- Comment as-tu commencé à pratiquer ce sport ? En as-tu essayé d’autres ? (Motivations internes et externes, spécialisation sportive, etc.)
- Est-ce que tes proches pratiquent également un sport ? Comment te soutiennent-ils ? (Exploration du rôle de la famille et de la pression éventuelle.)
- Comment as-tu concilié sport et études ? (Clarification de l’importance accordée à l’école et de la gestion des priorités.)
- As-tu remarqué des influences dans le choix de ton sport ? Avais-tu des modèles à suivre ? (Influence dans les choix, aspirations.
2. Favoriser la connaissance de soi
Astuce : partir de l’expérience sportive
Les athlètes ont souvent peu de temps pour explorer d’autres centres d’intérêt, mais leur pratique leur permet de développer une connaissance approfondie de leur personne. Au lieu de lancer le processus en explorant leurs divers intérêts potentiels, il peut être intéressant de partir de leur connaissance de soi en lien avec leur sport. Même si cette sphère est bien connue par les personnes sportives, il est fort probable qu’elles ne se soient jamais encore penchées sur ce qui explique leur attirance pour ce mode de vie. Le sport est une expérience riche, qui nous permet de faire ressortir plusieurs informations pertinentes sur soi. Le rôle des c.o. est d’offrir un espace d’introspection pour permettre à l’athlète de ralentir son mode de vie intense et chargé, pour ainsi se recentrer sur soi. Voici des questions pour approfondir cet aspect :
- Qu’apprécies-tu le plus dans ton sport ? (L’adrénaline, l’esprit d’équipe, la stratégie, etc.)
- Comment te décriraient tes coéquipières et coéquipiers ? Quel rôle joues-tu dans l’équipe ?
- Peux-tu me parler d’un défi que tu as relevé cette année et de la manière dont tu l’as surmonté ?
- Que fais-tu pour te motiver dans les pratiques plus difficiles ?
- À quel moment retires-tu le plus de plaisir dans ton sport ?
- Pratiquerais-tu ton sport s’il n’y avait pas le volet compétitif ?
3. Identifier ses préférences professionnelles
Astuce : faire des parallèles avec le sport
L’environnement d’entraînement peut révéler des indices sur les préférences professionnelles de l’individu. Il est souvent bénéfique d’aider les athlètes à identifier leurs tendances naturelles pour dresser une liste de critères de sélection. Si ces personnes sont en mesure de mettre le doigt sur ce qu’elles veulent retrouver ou non dans un emploi, cela leur permettra d’avoir un filtre devant les différentes occasions qui se présenteront. Par exemple :
- Préfères-tu un entraînement structuré ou libre ?
- Aimes-tu recevoir des retours immédiats ou globaux ?
- Préférerais-tu un cadre prévisible ou flexible ?
- Aimes-tu mieux t’entraîner le matin, le midi ou le soir ?
- Ressens-tu plus de motivation pour le travail d’équipe ou le travail seul ?
4. Explorer les intérêts
Astuce : structurer l’exploration des intérêts
Les athlètes ont souvent peu d’occasions de prendre des décisions venant de soi, en raison de leur encadrement depuis un très jeune âge dans le milieu sportif. Dans la plupart des structures, l’entraîneuse ou l’entraîneur est le cerveau de l’opération alors que les athlètes exécutent. On les invite très peu souvent à prendre part au processus décisionnel. Ainsi, il peut être bénéfique de commencer par éliminer des options, et le recours à des outils structurés (comme des listes à cocher) peut faciliter la discussion. Par exemple :
- En regardant ces grandes sphères (p. ex., Cléo), est-ce qu’il y en aurait que tu enlèverais comme option ?
- Classe ces options par ordre de préférence. Quels critères utilises-tu ?
Conclusion : mettre en valeur les compétences transférables
Enfin, il est essentiel d’aider les athlètes à reconnaître leurs compétences développées dans le sport et à envisager comment elles peuvent être mises à profit dans d’autres contextes. Les athlètes avec qui on discute ont souvent tendance à banaliser les acquis du monde sportif en raison de leur entourage : des personnes qui ont des réalités semblables aux leurs dans leur quotidien. Ainsi, la prise de conscience des compétences transférables est un levier de taille pour faire augmenter la confiance à se lancer dans d’autres projets. Cela les outille également pour mieux se vendre à des employeurs potentiels, en mettant en valeur leurs atouts. Des questions comme celles-ci peuvent s’avérer éclairantes :
- Quelles caractéristiques de ta carrière sportive aimerais-tu retrouver dans ton futur emploi ?
- Quelles compétences penses-tu pouvoir utiliser en dehors du sport ?
- Qu’est-ce qui démarque les athlètes des autres candidates et candidats dans une entrevue d’embauche ?
- Si nous demandions à tes coéquipières ou coéquipiers de faire ressortir tes forces, lesquelles seraient-elles citées ?
Ces échanges permettent à l’athlète de valoriser son expérience et de mieux se projeter dans son avenir professionnel. Ils l’amènent également à sortir du « pilote automatique » et à prendre un temps pour donner ou redonner un sens au sport. Parfois, l’individu peut poursuivre sa pratique sportive par habitude ou même par crainte de ne pas avoir les compétences pour pouvoir accomplir autre chose. L’exploration en profondeur des valeurs, motivations, intérêts, compétences et préférences dans le monde sportif pousse les personnes de faire le point sur leur situation. Ces informations leur permettent ensuite de reconnaître les éléments à modifier pour améliorer leur expérience sportive et de se sentir mieux outillées quand viendra le temps de focaliser leur attention sur d’autres projets. Le sport de compétition est bien plus qu’une activité physique : c’est un levier puissant pour le développement personnel et l’exploration de nouveaux horizons professionnels.
RéférencesJOHNSON, D.A. et R.H. BENHAM. 2020. « What teens need from sport programs: Educational athletics by transformational coaches ». Strategies, vol. 34, no 1, pp. 3-8.
SARKAR, M. et A.E. PAGE. 2020. « Developing individual and team resilience in elite sport: Research to practice ». Journal of Sport Psychology in Action, vol. 13, no 1, pp. 40-53.
JOHNSON, D.A. et R.H. BENHAM. 2020. « What teens need from sport programs: Educational athletics by transformational coaches ». Strategies, vol. 34, no 1, pp. 3-8.
SARKAR, M. et A.E. PAGE. 2020. « Developing individual and team resilience in elite sport: Research to practice ». Journal of Sport Psychology in Action, vol. 13, no 1, pp. 40-53.