Dès 2014, dans son magazine L’orientation, l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec encourageait le développement d’une culture de supervision au sein de la profession afin que les membres améliorent leur vie professionnelle et personnelle au travail ou, encore, développent des stratégies d’intervention plus ajustées. Dans la même lignée, Hélène Plourde (2018) affirme que la supervision est un « chemin de développement des compétences sans doute mal connu ou reconnu et qui gagnerait à être davantage fréquenté » (p. 10) pour favoriser le développement de la pratique réflexive des c.o. Ces recommandations reposent sur la prémisse que la supervision aiderait les c.o. à « développer une conscience réflexive de leurs modalités de régulation de leurs états internes et de régulation interactive » (Lecomte et Savard, 2017, p. 218), ce qui permettrait d’éclairer leurs choix cliniques et de poser des interventions optimales avec les personnes clientes.

La documentation scientifique soutient également l’importance du développement de la conscience réflexive. Une recherche menée auprès de 100 personnes intervenantes conclut qu’un processus continu de réflexion sur soi est un préalable pour l’apprentissage et le développement professionnel, et ce, à tous les niveaux d’expérience (Rønnestad et Skovholt, 2003). Ainsi, la capacité à s’engager dans un processus réflexif avec ouverture afin d’approfondir sa compréhension de soi et des autres, ainsi que du processus et des phénomènes rencontrés dans son travail d’intervention contribue au développement professionnel. L’engagement dans un tel processus nécessite par ailleurs l’établissement d’une alliance optimale avec la personne superviseure afin de créer l’espace de sécurité nécessaire à la réflexion sur l’interaction avec la personne cliente (Lecomte et Savard, 2012). Une telle alliance permet à la personne supervisée d’avoir un espace où elle se sent capable de prendre le risque d’apprendre, notamment en acceptant de se dévoiler et de partager ses questions et ses doutes sur ses compétences.

L’alliance de supervision

L’alliance est définie comme une collaboration impliquant, chez les personnes supervisée et superviseure, une compréhension des buts visés et des tâches respectives, un accord mutuel sur ces buts et tâches, et un lien de confiance (Bordin, 1983). Elle est souvent perçue comme une composante essentielle pour l’apprentissage des compétences d’intervention (Watkins, 2014). Les recherches montrent aussi que l’alliance contribue au dévoilement de soi (Sweeney et Creaner, 2014), à la réduction de l’anxiété (Mehr et coll., 2015), à la satisfaction des personnes supervisées (Ladany et coll., 1999; Parcover et Swanson, 2013) et à l’augmentation de l’autocompassion (Brien, 2021). Or, si la supervision se fonde sur l’alliance, d’une part, et qu’elle contribue au développement de la conscience réflexive, d’autre part, très peu d’études établissent un lien entre les deux. C’est pour cette raison qu’une étude a été menée afin de répondre à deux questions de recherche : 1) dans quelle mesure l’alliance est-elle associée au développement de la conscience réflexive de soi ? et 2) quelle est l’expérience de développement de la conscience réflexive de personnes supervisées en fonction de leur perception de l’alliance ?

Méthodologie

L’étude se fondait sur un devis de recherche mixte imbriqué (Wester et McKibben, 2019), lequel prévoit une collecte de données quantitatives et qualitatives. Le recrutement qui a mené à constituer l’échantillon a été réalisé dans trois universités (Québec et Ontario), auprès de personnes étudiantes qui devaient : 1) intervenir auprès d’une population adulte ayant des besoins de counseling de carrière ou de psychothérapie; et 2) bénéficiaient d’au moins trois supervisions individuelles au cours d’un trimestre (la fréquence des supervisions pouvaient varier en fonction des besoins des personnes supervisées). Les personnes responsables du cours ou des personnes professionnelles externes embauchées par les universités supervisaient les personnes étudiantes. Au total, 48 volontaires, des personnes supervisées inscrites dans un programme de counseling de carrière ou de counseling personnel et psychothérapie, ont été retenues. Elles ont rempli un questionnaire d’alliance (Corbière et coll., 2006) à trois reprises au cours du processus de supervision (généralement aux semaines 3, 8 et 11 du trimestre), ainsi qu’un questionnaire mesurant la conscience réflexive (Grant et coll., 2002) à deux reprises, au début et à la fin du processus (prétest-posttest). Elles ont aussi répondu à un questionnaire d’incident critique (Heppner et Roehlke, 1984) à trois reprises au cours de la supervision pour rendre compte de leur expérience de supervision. Dans ce questionnaire, elles devaient décrire des moments significatifs (incidents critiques) qui avaient eu une incidence sur leur apprentissage. Une analyse thématique (Braun et Clarke, 2012) des réponses obtenues à ce questionnaire a été réalisée.

Résultats

Afin de mesurer la relation entre les construits à l’étude, une série de régressions linéaires a été réalisée entre chaque temps de mesure de l’alliance sur la différence des scores observés entre le prétest et le posttest à la mesure de la conscience réflexive. Aucune relation significative n’a été observée à la suite de ces analyses : l’alliance ne prédirait donc pas directement le développement observé de la conscience réflexive des personnes supervisées.

Afin de mieux comprendre ce résultat, deux groupes ont été formés en fonction de la perception qu’avaient les personnes supervisées de la qualité de l’alliance : un groupe percevant une faible alliance (n = 11) et un groupe percevant une forte alliance (n = 12). Le tableau 1 présente une synthèse des résultats, ainsi que les thèmes et sous-thèmes qui se sont dégagés de l’analyse qualitative des propos tenus dans chacun des groupes.

Sur le plan strictement descriptif, alors que la mesure de la conscience réflexive de soi est très similaire chez les personnes du sous-groupe ayant perçu une faible alliance au début du processus de supervision, cette mesure s’avère en progression chez les personnes de l’autre sous-groupe. L’analyse thématique apporte ainsi un éclairage nuancé aux régressions non significatives et permet de mieux comprendre la relation entre l’alliance de supervision et le développement de la conscience réflexive de soi.

Thème 1 : Faible alliance sans changement dans la conscience réflexive

Ce thème se dégage du propos des personnes supervisées qui rapportent une faible alliance, voire une détérioration de l’alliance tout au long du processus de supervision et dont la mesure de conscience réflexive de soi n’a que peu ou pas changé. Ces personnes font état de ruptures significatives de l’alliance en cours de processus de supervision. Ces ruptures sont accompagnées d’émotions négatives et d’une insatisfaction à l’égard de la supervision et/ou de la personne superviseure. Ainsi, les incidents critiques rapportés ne portent pas sur l’apprentissage, mais plutôt sur la relation de supervision (ex. : absence de confiance) ou sur la structure de la supervision (ex. : manque de structure dans la supervision). Certaines personnes tendent à se centrer sur des objectifs de développement des compétences externes au soi, c’est-à-dire qu’elles mettent l’accent sur la compréhension de la personne cliente ou du processus thérapeutique, ou encore sur l’acquisition de techniques d’intervention plutôt qu’elles ne s’engagent dans le développement de la réflexion sur soi.

Thème 2 : Amélioration de la qualité de l’alliance — progression dans la conscience réflexive

Certaines personnes évoquent des moments de réparation de l’alliance en cours de processus. Ces réparations, dans leur discours, se sont accompagnées d’un changement aux buts de la supervision rapportés par la personne supervisée. Ainsi, les objectifs de la supervision, initialement axés sur des facteurs externes tels que la compréhension de la personne cliente ou du processus thérapeutique, ou encore sur l’acquisition de techniques d’intervention, se sont déplacés vers des objectifs visant le développement d’une conscience réflexive de soi. Julie1 relate l’un de ces moments : « Contrairement à la dernière fois où il était plus question du client, j’ai pu être plus ouverte avec mon superviseur […], nous avons discuté d’un contretransfert que j’ai vécu et j’ai eu une discussion sur la manière de gérer ce contretransfert lors des rencontres avec le client. »

Thème 3 : Soutien de l’alliance à la conscience réflexive de soi

D’autres personnes supervisées rapportent une forte alliance tout au long du processus de supervision et, en parallèle, décrivent une progression sur le plan de la conscience réflexive de soi (ce que la mesure au test confirme, d’ailleurs). Stéphanie note par exemple un sentiment de confiance envers le superviseur et, du même souffle, se rend compte que celui-ci a contribué à sa conscience réflexive de soi : « Nous avons cherché à comprendre la dynamique entre le client et moi-même, et comment je fonctionnais. L’accent est davantage mis sur moi, car je me rends compte que je dois me comprendre pour intervenir avec succès [...]. Ce questionnement m’a permis de mieux me comprendre en tant qu’être humain et en tant que professionnelle. »

Thème 4 : Maintien d’une alliance de qualité sans progression de la conscience réflexive

Certaines personnes supervisées indiquent une perception d’une forte alliance tout au long du processus, sans toutefois noter de progression sur le plan de la conscience réflexive. Dans leurs propos, elles rapportent des difficultés dans la régulation émotionnelle, difficultés liées tantôt au vécu avec les personnes clientes, tantôt dans la relation avec la personne superviseure. Samantha rapporte par exemple vivre difficilement la colère exprimée envers elle par une personne cliente. Cette situation semble déstabilisante, et la personne supervisée dit avoir cherché le soutien de la personne superviseure et comment intervenir auprès de la personne cliente. Du point de vue de notre analyse, la cohésion interne de la personne supervisée peut avoir été menacée, car elle ne savait pas comment intervenir — elle cherchait des solutions. Elle n’avait pas d’espace pour réfléchir à sa réaction, à sa dynamique en relation avec la personne cliente.

Thème 5 : Mise en tension de l’alliance par la conscience réflexive

Certaines personnes supervisées rapportent enfin des tensions dans l’alliance lorsque les buts de la supervision évoluent vers le développement de la conscience réflexive. Ce déplacement des buts apparaît comme une menace à la cohésion du soi, ce qui semble mener à une stagnation sur le plan du développement de la conscience réflexive. Annabelle a par exemple été encouragée à travailler sur la compréhension de son fonctionnement par la personne superviseure — « l’accent était sur mon identité, sur mon développement personnel » — mais avoue avoir été déstabilisée, s’être sentie « émotionnellement chargée » par ce contenu. Dans ce contexte, l’analyse révèle l’effort de la supervisée pour recentrer le contenu de la supervision sur des éléments externes au soi : « Je voulais des idées plus concrètes d’interventions à faire. »

Conclusion

À partir d’un devis de recherche mixte imbriqué, la relation entre l’alliance de supervision et le développement de la conscience réflexive de soi a été explorée chez des personnes supervisées en formation initiale en counseling et en psychothérapie. Les analyses quantitatives n’ont permis de conclure à aucune association directe entre la qualité de l’alliance perçue et le développement de la conscience réflexive de soi, ce que l’analyse qualitative confirme partiellement. En effet, les résultats indiquent que les expériences varient selon que les personnes supervisées ont perçu une faible ou forte alliance. Plus précisément, l’alliance de supervision créerait des conditions favorables au développement de la conscience réflexive de soi bien que, dans certains cas, l’alliance ne suffise pas pour favoriser l’engagement des personnes supervisées dans le développement de la conscience réflexive de soi. Autrement dit, l’alliance s’avère une condition nécessaire, mais non suffisante pour le développement de la conscience réflexive de soi chez certaines personnes supervisées.

Les thèmes qui se dégagent des propos tenus par les personnes supervisées apportent un éclairage sur la relation entre l’alliance et la conscience réflexive de soi. L’analyse thématique suggère que les personnes supervisées percevant une faible alliance tout au long du processus vivent des difficultés à s’engager dans un processus de développement de la conscience réflexive de soi. Lorsque des ruptures d’alliance surviennent, ces personnes supervisées tendent à mettre l’accent sur des éléments externes au soi, c’est-à-dire sur la compréhension de la personne cliente ou du processus thérapeutique, ou encore sur l’acquisition de techniques d’intervention. À l’opposé, la réparation de l’alliance de supervision semble une occasion de développement de la conscience réflexive de soi.

Pour d’autres personnes supervisées, l’établissement et le maintien de l’alliance de supervision créent un espace sécuritaire permettant l’engagement dans une pratique réflexive de soi. Il apparaît ainsi qu’une personne superviseure qui se préoccupe d’abord d’aider la personne supervisée à comprendre la personne cliente et ce qu’elle doit faire comme interventions favorise du même coup la création d’un espace de supervision sécuritaire permettant l’engagement dans le développement de la conscience réflexive de soi. On peut ainsi penser que les personnes supervisées ont davantage besoin, dans un premier temps, de réaliser un travail de conceptualisation pour ensuite, dans un deuxième temps, réfléchir à leur propre contribution à l’efficacité de l’intervention. Toutefois, certaines d’entre elles n’arrivent pas à s’engager dans une pratique réflexive malgré l’établissement et le maintien d’une alliance de qualité. L’analyse permet de poser l’hypothèse que des difficultés liées à la régulation émotionnelle seraient en cause. En effet, l’intensité des difficultés vécues avec des personnes clientes ou encore dans la relation de supervision amène certaines personnes supervisées à chercher du soutien et à se concentrer sur des besoins liés à des facteurs externes au soi, particulièrement la compréhension de la personne cliente ou la recherche d’interventions pour mener à bien le processus thérapeutique. Le travail sur la conscience réflexive peut enfin paraître menaçant à certaines personnes supervisées, ce qui met en tension l’alliance.

Considérant ces résultats, il semble important que les personnes impliquées dans la supervision prennent en compte le rôle de la régulation émotionnelle et des difficultés vécues sur ce plan par les personnes supervisées. De cette façon, elles leur fourniront un espace sécuritaire qui favorise l’engagement dans le développement de la conscience réflexive de soi et leur offriront un contexte de développement optimal de leurs compétences d’intervention en counseling et en psychothérapie.

1 Des prénoms fictifs ont été utilisés afin de préserver l’anonymat des personnes supervisées.

Références

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