Pour répondre à mon objectif principal, il importe de mener une recherche pour examiner l’expérience et les défis rencontrés par les personnes professionnelles de la santé mentale et de la relation d’aide dans un contexte de travail à distance, exacerbé par la pandémie de COVID-19. Ce premier article présente d’abord un état de la recherche puis les principales théories sur la fatigue Zoom. Plus spécifiquement, il explore l’impact de l’augmentation de l’utilisation de la téléconférence et les effets persistants de la fatigue Zoom. Il vise aussi à doter les conseillères et conseillers d’orientation (c.o.) d’une meilleure compréhension des enjeux du travail en ligne prolongé et de quelques pistes d’action pour atténuer les effets de l’épuisement numérique dans la relation d’aide.

Présentation des recherches en cours

En mars 2020, à la suite de la déclaration de la COVID-19 comme pandémie par l’Organisation mondiale de la santé, le monde a assisté à une transformation radicale de ses routines quotidiennes (OMS, 2020). Cette période a été particulièrement transformatrice dans le secteur des activités professionnelles, touchant de manière significative les personnes intervenantes de la santé mentale et de la relation d’aide (Feijt et coll., 2020; Witteveen et coll., 2022). Dans un but de distanciation physique, la nécessité du travail à distance a propulsé l’utilisation d’outils de téléconférence, avec une préférence marquée pour la vidéoconférence. En effet, le nombre de participants quotidiens aux réunions Zoom est passé d’environ 10 millions en décembre 2019 à 200 millions en mars 2020, puis à 300 millions en avril 2020, selon Chawla (2020). Cette application, choisie pour sa facilité d’utilisation et sa capacité à connecter un grand nombre de personnes simultanément, a vu son usage grimper en flèche. Le travail à distance reste une tendance qui se maintient malgré le retour au bureau, soit en présentiel ou en mode hybride. Dans ce contexte, l’expression « fatigue Zoom » a été popularisée, sans savoir qui précisément l’aurait lancée : elle semble avoir émergé de manière organique comme un moyen de décrire l’expérience collective et générale de l’épuisement dû à l’utilisation excessive des vidéoconférences. Dans la suite de ce texte, nous utiliserons l’expression « fatigue Zoom » au lieu de l’anglicisme « Zoom fatigue » dans le but de respecter les particularités linguistiques du français et d’ainsi faciliter la compréhension tout en préservant l’intégrité et la spécificité du concept.

En fait, son usage a non seulement été adopté dans le langage courant en anglais, mais a également suscité un vif intérêt dans divers milieux universitaires. Des chercheurs et chercheuses se sont penchés sur ce phénomène, proposant diverses définitions et explications. Plus récemment, les recherches mettent en lumière diverses théories pour expliquer ces symptômes de fatigue tels que la surcharge cognitive en raison d’une concentration intense sur les écrans, l’autoévaluation constante, les limitations de la mobilité physique, le multitâche et les problèmes de synchronisation (Bailenson, 2021; Riedl, 2021; Schwartz et coll., 2022). De plus, de nombreuses recherches dans les milieux universitaires ont été faites en mettant l’accent sur la santé mentale. Bien que leurs résultats soulignent des défis posés par l’usage intensif de la vidéoconférence dans le domaine de l’éducation, la généralisation de ces résultats est limitée en raison du fait qu’elle a été menée seulement dans un milieu éducatif et concentrée sur une population étudiante de niveau universitaire (Deniz et coll., 2022; Massner, 2022; Moralista et coll., 2022; Oducado, Dequilla et Villaruz, 2022). D’autres données se concentrent davantage sur les milieux industriels, dans d’autres pays ou en lien avec d’autres populations (Feijt et coll., 2020; Svea et coll., 2023; Schwartz et coll., 2023). Les données spécifiques aux personnes professionnelles de la relation d’aide sur le sujet de la fatigue Zoom restent insuffisantes, surtout en ce qui concerne la population du Québec.

À la lumière de ces articles, il est important de combler ce vide en examinant les implications des théories cognitives dans le cadre de la santé mentale, offrant ainsi une perspective approfondie sur les défis auxquels ces personnes professionnelles sont confrontées et proposant des stratégies pour y faire face dans un monde postpandémique. L’exploration des facteurs contribuant à la fatigue liée à la télépratique est cruciale, non seulement pour l’amélioration des interventions en ligne mais aussi pour la préservation de la santé mentale des professionnelles et professionnels en relation d’aide, souvent plus exposés au risque d’épuisement professionnel (O’Connor, Muller Neff et Pitman, 2018). De plus, les recherches récentes, comme celle de Fauville et ses collaborateurs (2023), indiquent que certaines populations, notamment les femmes et les minorités, sont plus susceptibles de subir les effets de cette fatigue. Cette situation rend l’étude de ce phénomène encore plus pressante, et ce, pour assurer une participation équitable dans la profession. Dans cette optique, notre recherche qualitative est en cours pour explorer le phénomène de la fatigue Zoom parmi les professionnelles et professionnels du secteur de la santé mentale et des relations d’aide. Par cette recherche, nous visons à identifier les effets et les causes spécifiques de cette fatigue dans le but d’améliorer les pratiques du télétravail. L’objectif est de déterminer la présence et l’incidence de ce phénomène sur ces personnes professionnelles qui travaillent à distance de manière prolongée et d’évaluer les répercussions sur leur santé mentale. Au-delà de l’analyse de la fatigue Zoom, les prochaines étapes aspirent à fournir des orientations concrètes pour la conception d’espaces de travail plus sains et efficaces. Ces résultats pourraient influer sur la mise au point d’une politique de santé du travail adaptée aux défis particuliers du travail à distance, en tenant compte de la complexité de ce phénomène dans le contexte du Québec. Notre recherche utilise des entretiens comme méthode principale pour capter les perceptions et les expériences individuelles des participants. Les résultats de la recherche sont attendus pour 2024.

En quoi consiste la fatigue Zoom

La fatigue Zoom, ou la fatigue liée à la vidéoconférence, est un phénomène qui a pris de l’ampleur pendant la pandémie de COVID-19. Il n’est pas surprenant que, dans un monde où les écrans dominent de plus en plus notre quotidien, l’expression soit devenue plus courante puisque cette fatigue réfère à une expérience qui est le résultat d’un usage intensif ou inapproprié des outils de visioconférence. Quelle est donc la nature de la fatigue Zoom ? Les recherches sur ce sujet ont retenu plusieurs caractéristiques et définitions associées à ce phénomène. Selon une revue systématique de la littérature effectuée en 2021 par Rield, la fatigue Zoom est souvent décrite comme un sentiment de fatigue négatif associé à l’utilisation prolongée et répétée des technologies de visioconférence. Elle est caractérisée par des symptômes tels que l’anxiété, l’épuisement et le stress. De plus, d’autres symptômes physiques tels que des maux de tête peuvent aussi y être associés. Pour arriver à ces conclusions, Rield a exploré diverses bases de données et a sélectionné 45 articles pertinents. Pour affiner sa recherche, il a utilisé des mots-clés spécifiques tels que « stress en vidéoconférence » et « épuisement en vidéoconférence », mais ces expressions n’ont pas conduit à des articles supplémentaires significatifs. Fort probable qu’elles n’englobent pas suffisamment l’expérience en ligne des personnes professionnelles qui passent une grande partie de leur travail en vidéoconférence. Par conséquent, la recherche s’est concentrée sur la définition de la fatigue Zoom. Les définitions collectées à partir des articles varient tout en se concentrant sur des thèmes communs. Par exemple, une définition décrit la fatigue Zoom comme un « trouble médié par les réunions vidéo qui est insidieux et débilitant », tandis qu’une autre la décrit comme une « lassitude mentale associée à l’utilisation des plateformes de vidéoconférence en ligne ». En intégrant ces différentes perspectives, une définition unifiée de la fatigue Zoom a été proposée comme suit : « La fatigue Zoom est un épuisement somatique et cognitif causé par l’utilisation intensive et/ou inappropriée des outils de vidéoconférence, souvent accompagnée de symptômes connexes tels que la lassitude, l’inquiétude, l’anxiété, le malaise et le stress, ainsi que d’autres symptômes corporels comme les maux de tête. » Cette définition intégrative reconnaît que la fatigue Zoom n’est pas seulement une réaction psychologique, mais peut également inclure des réactions physiques, soulignant l’impact global de la vidéoconférence sur le bien-être des individus. Pour poursuivre, la reconnaissance de la fatigue Zoom comme un problème complexe et multidimensionnel est cruciale pour le développement de stratégies de gestion et de prévention efficaces au sein des environnements professionnels et éducatifs.

Plusieurs explications possibles

Bien que l’expression fatigue Zoom soit relativement récente, diverses recherches antérieures en sciences cognitives comportementales, communication et en psychologie de l’interaction humain-machine peuvent fournir des bases théoriques pour comprendre les multiples explications possibles de la fatigue associée à l’usage intensif des écrans. En fait, Bailenson en 2021, dans son article « Nonverbal overload: A theoretical argument for the causes of Zoom fatigue », nous offre un aperçu éclairant sur pourquoi et comment les interactions virtuelles peuvent être épuisantes. Il retient quatre principales sources de cette fatigue : l’intensité et la proximité imposées des regards, la surcharge cognitive associée au numérique, la présence constante d’un miroir numérique ainsi que la réduction de la mobilité.

Tout d’abord, Zoom nous expose à des regards directs et des visages en gros plan, intensifiant nos interactions virtuelles. Des distances inférieures à 60 cm sont généralement réservées aux personnes qui nous sont chères, mais les écrans peuvent souvent créer l’illusion d’une proximité physique en raison de la grande place qu’occupent les visages sur Zoom dans notre champ visuel. Cette proximité virtuelle, habituellement réservée à nos relations les plus proches, peut engendrer un malaise. Dans les interactions naturelles, où les gens sont physiquement proches, nous avons recours à d’autres mécanismes de distanciation, comme l’évitement du contact visuel. Cependant, ces mécanismes peuvent s’avérer moins efficaces ou nécessiter une adaptation dans le contexte virtuel. Ensuite, l’utilisation intensive des vidéoconférences peut être associée à une surcharge cognitive. Participer à une réunion de vidéoconférence nécessite une gestion active de notre comportement non verbal. Dans plusieurs recherches, il est noté que les personnes participant aux réunions Zoom compensent leur comportement en parlant plus fort et essaient d’amplifier leur propre comportement non verbal pour tenter de mieux communiquer. La nécessité de décoder consciemment les signaux non verbaux d’autrui tout en gérant les nôtres accroît considérablement la charge cognitive, menant à une fatigue accrue. Une autre particularité unique de Zoom est la visibilité constante de notre propre image, ce qui peut conduire à une hyperconscience de soi et à une pression psychologique. Dans les échanges quotidiens, nous ne nous voyons pas pendant que nous parlons avec les autres, mais Zoom change cette dynamique en donnant un miroir numérique constant avec une fenêtre de vidéo de visualisation personnelle. Comme les recherches sur les images miroirs démontrent une augmentation des comportements prosociaux et une augmentation de l’évaluation de soi — ce qui peut être lié à des affects négatifs —, il est possible que la fenêtre de visualisation personnelle dans les applications de vidéoconférence ait des effets semblables. Finalement, les interactions sur Zoom peuvent aussi limiter notre mobilité physique. Contrairement aux rencontres en personne où l’on peut se déplacer, les appels vidéo nous confinent dans un espace restreint. Comme plusieurs recherches démontrent un meilleur apprentissage, une performance accrue et une créativité active, l’utilisation excessive des vidéoconférences peut indirectement inhiber notre potentiel créatif, notre capacité d’apprentissage et notre efficacité. Bien que ces arguments soient fondés sur des recherches antérieures, ils n’ont pas été directement testés dans le contexte de Zoom et nécessitent donc des expérimentations futures pour être confirmés.

Potentielles solutions proposées à considérer

Alors que la recherche approfondie de la fatigue Zoom en est à ses débuts, il est crucial de mettre au point des approches pratiques pour gérer cette fatigue en prévision de futures découvertes et données supplémentaires. En se basant sur les différentes possibilités des causes de la fatigue Zoom, on peut dériver des stratégies pratiques correspondantes afin d’améliorer les expériences professionnelles en ligne pour les intervenants en santé mentale et en relation d’aide. Les mesures temporaires pour contrer l’épuisement peuvent inclure la réduction de la taille des visages à l’écran, masquer notre propre image par défaut ou privilégier les réunions audio pour varier les modes de communication. Voici quelques pistes d’amélioration :

1.    La réduction de la taille des visages à l’écran : Un des éléments contraignants de Zoom est la sensation de proximité immédiate des visages. Diminuer la dimension des encadrés vidéo peut contribuer à atténuer l’intensité du contact visuel et forger une ambiance plus détendue, rappelant davantage celle d’un espace de réunion réel.

2.    Privilégier les réunions en audio : Pour certaines réunions, l’audio seul peut suffire. Il faudra examiner le contenu et les besoins de la rencontre pour ensuite déterminer le meilleur outil de communication. Si cela s’avère possible, encourager l’appel audio peut réduire la pression de maintenir une présence visuelle constante, permettant aux participants de se déplacer librement et de se sentir moins confinés.

3.    Masquer l’autovisualisation : Se voir constamment à l’écran peut conduire à une autoévaluation excessive et à un stress accru. Offrir l’option de masquer notre propre image ou la minimiser pourrait aider à réduire cette pression et à se concentrer davantage sur la réunion elle-même.

4.    Périodes de pause planifiées : Intégrer des pauses régulières dans les réunions prolongées permet aux intervenants de se reposer et de se rafraîchir. Ces interruptions sont cruciales pour maintenir l’attention et réduire la fatigue mentale. On peut même intégrer une routine, comme un exercice physique, pour prendre soin de soi.

Les solutions proposées pour combattre la fatigue Zoom — allant de la réduction de la taille des visages à l’écran à des pauses planifiées — représentent des pistes prometteuses pour améliorer l’expérience des professionnelles et professionnels en santé mentale et en relation d’aide. Bien que la recherche directe sur ce phénomène soit encore en développement, ces stratégies offrent des mesures temporaires efficaces pour atténuer l’épuisement lié aux interactions virtuelles. En adoptant et en ajustant ces approches, on pourrait essayer de créer un environnement de travail en ligne plus soutenable et plus équilibré. Alors que de nouvelles recherches viendront éclairer davantage ce domaine, ces solutions pratiques peuvent déjà nous aider à naviguer dans notre réalité numérique croissante, favorisant ainsi un bien-être professionnel et personnel dans le monde virtuel.

Références

BAILENSON, J.N. 2021. « Nonverbal overload: A theoretical argument for the causes of Zoom fatigue ». Technology Mind and Behavior, vol. 2, n° 1. https://doi.org/10.1037/tmb0000030.

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