Force est de constater que nous pouvons d’ores et déjà observer les nombreux effets que les changements climatiques entraînent aux niveaux environnementaux et humains à l’échelle planétaire. Plusieurs records, notamment de températures atmosphériques et océaniques, ont été pulvérisés à l’été 2023. Avec le phénomène El Niño qui est attendu pour la fin 2023, les scientifiques s’attendent à ce que le dépassement de nouveaux records devienne une nouvelle norme dans les années à venir, et ce, dès la période 2023-2027 (Ouranos, 2023; WMO, 2023). Nous n’avons qu’à penser à l’ampleur des feux de forêt qui ont frappé le Québec au printemps 2023 pour réaliser que les conséquences des changements climatiques se font déjà ressentir fortement ici, dans notre maison, autant que partout sur la planète, bien qu’à des degrés divers.

À titre de professionnelles et professionnels – et aussi d’êtres humains –, nous sommes toutes et tous concernées et concernés par cette réalité. Parmi les questionnements qui peuvent alors émerger se trouve la question de ce qu’il est souhaitable et nécessaire de mettre en place, sur les plans individuel et collectif, afin de naviguer à travers les crises environnementales et humaines – ainsi qu’existentielles – qu’apportent les changements climatiques. Dans le même ordre d’idées, il est également possible de se demander ce que nous pouvons faire pour mieux accompagner notre clientèle à travers leur cheminement de carrière et de vie dans une période remplie d’incertitudes à l’égard de l’avenir. Bien qu’il n’y ait pas une réponse unique pour répondre à ces questions, il existe néanmoins des pratiques et des façons d’être et de faire qui peuvent aider à développer sa sensibilité, nourrir ses réflexions concernant ces sujets difficiles, ainsi que permettre de s’impliquer et de naviguer à travers les différentes réalités que les changements climatiques entraînent.

Les concepts : se retrouver entre écoanxiété et solastalgie

Ces dernières années, nous entendons beaucoup parler des termes écoanxiété, solastalgie et deuil environnemental. Il peut parfois sembler difficile de s’y retrouver et de bien comprendre les différences propres à chacun de ces concepts. Le terme solastalgie fait référence à la détresse, à la souffrance et au mal-être qui sont ressentis par des individus en raison de l’état de leur environnement immédiat, de leur territoire et de leur maison, qui ont été transformés ou détruits par les activités humaines et/ou les effets des changements climatiques (Albrecht, 2005; Galway et coll., 2019). Un concept proche de la solastalgie est celui de deuil environnemental, qui se définit comme une réponse émotionnelle apparaissant à la suite de la transformation ou de la destruction d’un lieu qui était habité et aimé, et dont la disparition a des répercussions sur le bien-être des individus à moyen et long termes au même titre qu’un deuil interpersonnel (Comtesse et coll., 2021; Cunsolo et Ellis, 2018).

Pour illustrer cette détresse, prenons l’exemple des populations ayant survécu aux cataclysmes naturels, tels que les feux de forêt de plus en plus puissants qui ont sévi au Canada et aux États-Unis ces derniers mois. Une fois les dangers passés, les personnes survivantes de ces désastres ont parfois tout perdu. Les souvenirs, les habitations, les villes, les villages et la nature environnante se sont envolés en fumée en quelques heures, laissant place à la désolation et au vide. Face à cette destruction, ces personnes vivent souvent de grands chocs émotionnels entremêlés de détresse psychique, et elles risquent également de vivre une augmentation de leur niveau d’anxiété ou de dépression, et parfois même de développer un trouble de stress post-traumatique (Albrecht, 2005; Basolo, 2009; Ellis et Albrecht, 2017).

Que se passe-t-il toutefois lorsque les personnes habitant un lieu vivent dans l’attente et l’anticipation des transformations environnementales de leur région, et ce, tout en observant la destruction de l’environnement et de villes ailleurs sur la planète? Le concept d’écoanxiété a vu le jour il y a quelques années pour tenter d’expliquer cette réalité, car cette situation est devenue la nouvelle norme pour un nombre croissant de personnes s’inquiétant pour l’avenir de la planète, de la biodiversité et de l’humanité (Clayton et coll., 2017; Clayton et coll., 2021, Cook et coll., 2018).

Mais qu’est-ce que l’écoanxiété? Bien qu’il n’existe pas une seule définition pour circonscrire ce concept, il avait été défini au départ comme une forme de souffrance, d’anxiété et de peur chronique ressenties à force de vivre dans l’attente des conséquences qu’apporteront les changements climatiques (APA, 2007). Il est fortement lié aux écoémotions que nous pouvons ressentir et qui nous offrent des informations pertinentes concernant les liens que nous partageons avec notre environnement (St-Jean, 2020). Les écoémotions peuvent revêtir des formes variées, pouvant autant être agréables à vivre lorsque l’on ressent de la joie ou du bien-être lors d’une promenade en forêt, par exemple, que désagréables lorsque l’on est témoin de la destruction environnementale rapportée par les médias. Pour illustrer certaines des écoémotions pouvant être vécues à l’égard des changements climatiques, nous pouvons imaginer une personne qui ressent de la colère devant la complaisance, l’inaction ou l’insuffisance d’actions des gouvernements et des entreprises par rapport aux sphères humaine et environnementale, de la tristesse par rapport à la destruction de l’environnement et des zones habitées attribuable aux feux de forêt, et de l’anxiété concernant l’incertitude envers l’avenir et les conséquences environnementales et humaines à venir. Il est donc possible de ressentir plusieurs écoémotions à la fois, et il est également important de se rappeler qu’elles peuvent fluctuer et se transformer selon les moments et les contextes. Il est tout à fait normal et sain de ressentir, d’accueillir et d’accepter les écoémotions qui se présentent à soi.

Les signes qu’une personne vit avec de l’écoanxiété

La réalité des changements climatiques a des répercussions réelles sur le bien-être psychologique de nombreux individus sur la planète. Les jeunes – enfants, adolescentes et adolescents et jeunes adultes – sont parmi les populations les plus touchées par l’avenir incertain que font miroiter les changements climatiques, mais également par les émotions étant associées à l’écoanxiété (Clayton et coll., 2021; Clayton et Karazsia, 2020; Cook et coll., 2018; Hickman, 2019). Les personnes travaillant dans les milieux des organisations non gouvernementales (ONG), de la recherche et de l’éducation relative à l’environnement sont également plus touchées par l’écoanxiété que le reste de la population, car elles sont davantage confrontées aux connaissances scientifiques des bouleversements à venir en ce qui a trait à l’inaction socioenvironnementale des États et des entreprises (Pihkala, 2020). Dans le même ordre d’idées, les individus ayant déjà expérimenté les effets des changements climatiques, ainsi que ceux dans l’attente imminente des transformations environnementales, ou vivant déjà avec elles, telles que les populations insulaires du Pacifique et les populations autochtones du Nord du Canada, risquent également de vivre plus d’écoanxiété et un deuil environnemental (Clayton et coll., 2021; Cunsolo et Ellis, 2018).

Parmi les signes qui peuvent nous indiquer si une personne vit avec de l’écoanxiété et des écoémotions y étant liées, nous observons (Clayton et coll., 2017; Clayton et coll., 2021; Cunsolo et Ellis, 2018) :

  • les sentiments de peur, d’impuissance et d’inquiétude face aux problématiques socioenvironnementales actuelles et à venir;
  • la présence d’écoémotions, telles que la colère, la tristesse, l’anxiété et la joie, en lien avec l’environnement;
  • la rumination d’idées et de pensées liées à l’anticipation de la transformation environnementale et des crises socioenvironnementales;
  • la présence de symptômes physiques associés à l’anxiété, tels qu’une augmentation du rythme cardiaque, des palpitations, le sentiment d’avoir la gorge ou l’estomac noués;
  • les difficultés de sommeil, avec parfois la présence d’insomnie ou de cauchemars;
  • l’hypervigilance, avec présence d’une agitation et d’une irritabilité accrues;
  • le sentiment de perdre une partie de son identité;
  • la perte de motivation dans les activités quotidiennes;
  • la difficulté de se concentrer et de réaliser ses tâches;
  • l’accentuation des risques d’abus de substances;
  • la remise en question ou le souhait de ne pas avoir d’enfants.

Sur les possibilités d’être, de penser et d’agir (ou sur la force des écoémotions)

Les sentiments d’écoanxiété peuvent nous faire réagir de multiples façons, et il est important de garder en mémoire qu’ils ne constituent pas une pathologie ou un trouble. Bien au contraire, ces réactions constituent plutôt des réponses normales vis-à-vis une situation anormale qui représente une menace existentielle pour l’humanité et le monde tel que nous le connaissons. Toutefois, si le niveau de souffrance psychologique devient trop grand et qu’il a une incidence sur le fonctionnement d’une personne, il est important qu’elle puisse alors trouver de l’aide auprès de professionnelles ou professionnels, et/ou de sa communauté, afin d’être en mesure de retrouver un certain équilibre quant à son bien-être psychologique et physique.

Face à cette menace, les écoémotions ressenties peuvent parfois devenir un catalyseur d’actions et nous aider à trouver la motivation nécessaire pour se mobiliser et transformer le statu quo, alors qu’à d’autres moments elles peuvent plutôt nous faire plonger dans une forme de paralysie accompagnant des sentiments d’impuissance et de fatalité. En fait, ressentir de la colère et des sentiments d’injustice est ce qui permet aux personnes de vivre une forme plus saine et plus adaptative d’écoanxiété. Ce sont les émotions de frustration qui poussent les individus à entreprendre davantage d’actions collectives en vue de transformer les injustices perçues, en plus de la mise en place d’actions individuelles. Or, à l’inverse, ressentir uniquement de l’anxiété, sans qu’il y ait la présence de colère, est souvent ce qui amenait les personnes à vivre leur écoanxiété de façon plus « maladaptée », c’est-à-dire avec moins de mobilisation collective et un moins grand sentiment de bien-être (Stanley et coll., 2021).

À titre d’êtres humains, nous avons la responsabilité de réaliser un travail individuel et collectif par rapport aux changements climatiques et à ce que cette réalité représente pour nous et pour les personnes qui nous sont chères. L’une des choses que nous pouvons réaliser est de canaliser cette émotion de colère et de la transformer en une prise d’action pouvant permettre de reprendre un sentiment de pouvoir et de directionnalité sur des événements semblant parfois nous dépasser. Il est possible de réaliser ce travail sur trois niveaux : celui des (éco)émotions et d’une meilleure compréhension de leur manifestation sur soi et sur les autres; celui de la mise en action et des comportements à poser pour réduire la pollution et les effets des changements climatiques; ainsi que celui de la recherche de sens pour cultiver l’espoir et habiter les valeurs d’entraide et de coopération qui nous permettront de penser et de transformer l’avenir (Ojala, 2012; Pihkala, 2020).

Ce que nous pouvons faire à titre de professionnelles et professionnels

Bien qu’il n’existe pas de mode d’emploi directif sur les possibilités d’action à réaliser sur le plan professionnel, et plus spécifiquement dans le milieu de l’orientation par rapport aux changements climatiques, on trouve tout de même des conseils et des pistes de réflexion au sein de la littérature scientifique pouvant être utilisés dans ce contexte.

L’une des choses qu’il est recommandé de réaliser est de prendre soin de soi aux niveaux physique et psychologique, ainsi que de devenir un modèle de « self-care » pour les personnes et les jeunes autour de soi en les encourageant également à prendre soin d’eux (Powers et Engstrom, 2020). Il peut être facile de s’épuiser sur les plans physique et émotionnel en étant souvent dans l’action, en manifestant et en s’opposant aux inactions des gouvernements en matière socioenvironnementale. Cependant, pour éviter de sombrer dans l’épuisement militant lié à l’écoanxiété, il est important de pouvoir s’accorder des moments de qualité pour soi, en réalisant par exemple des pratiques créatives ou sportives qui favorisent la régulation de ses états émotionnels (Pihkala, 2018). En ce sens, encourager les jeunes à se rapprocher de la nature et à passer du temps dans les parcs et les espaces naturels peut également entrer dans cette catégorie de « self-care ». La clé est de trouver la ou les pratiques qui vous touchent et vous font du bien.

Il est aussi possible de s’engager de façon individuelle et collective pour transformer certaines situations socioenvironnementales problématiques, locales ou internationales, ainsi qu’encourager les jeunes à être eux-mêmes plus mobilisées et mobilisés et à réaliser des pratiques proenvironnementales dans leur quotidien (Sanson et coll., 2018). Vivre selon ses valeurs et ses convictions proenvironnementales permet d’améliorer son état de bien-être et son sentiment d’efficacité. En ce sens, il est important d’encourager l’implication des collègues et des jeunes à différents niveaux en lien avec les changements climatiques. Par exemple, pourquoi ne pas les inviter à participer à une activité de sensibilisation qui vous tient à cœur ou organiser des rencontres professionnelles liées spécifiquement à ces enjeux?

Il est aussi encouragé de réaliser un travail émotionnel sur soi en plongeant au fond de ce que représentent et symbolisent les changements climatiques pour vous-même (van Kessel, 2020). Dans le même ordre d’idées, effectuer ce travail de réflexion et de compréhension permet d’engager plus facilement un dialogue autour de ces sujets difficiles, et ainsi de mieux accompagner et guider votre clientèle dans leurs vécus émotionnels en lien avec l’écoanxiété et les changements climatiques, en plus de les aider à mieux s’orienter par rapport à l’avenir et à leur choix de carrière (van Kessel, 2020). Dans un contexte où il peut être facile de se décourager et de perdre sa motivation en raison du contexte socioenvironnemental, il est suggéré d’accompagner les jeunes en les aidant à développer leur confiance en elles et en eux tout en les encourageant à trouver leurs forces et leurs faiblesses, et à comprendre la manière dont celles-ci pourraient être utilisées pour augmenter leur sentiment d’efficacité dans un contexte d’adaptation aux crises socioenvironnementales (Macy et Johnstone, 2012; Pihkala, 2020). Par exemple, si vos jeunes ont de l’intérêt pour l’art, encouragez-les à utiliser la créativité et les médiums artistiques pour sensibiliser d’autres personnes à l’importance d’agir et de transformer de façon radicale nos modes de vie. Si elles et ils aiment les sciences, aidez-les à trouver un domaine qui pourrait leur permettre de conjuguer leur passion avec leurs inquiétudes environnementales, et ainsi trouver un sens au métier qu’elles et ils occuperont.

L’idée est de cultiver une forme d’espoir actif et constructif pour continuer à agir, même dans les moments où l’on est assaillie et assailli d’incertitudes à l’égard de l’avenir. Dans le contexte climatique mondial, développer dès maintenant l’espoir et les habiletés de résilience des jeunes pourrait leur permettre de reprendre plus rapidement un certain niveau de fonctionnement lorsque surviendront des événements difficiles ou traumatiques, ainsi que de pouvoir surmonter les chocs émotionnels qui en découleront (Clayton et coll., 2021; Cyrulnik, 2018; Pihkala, 2020). Malgré l’urgence d’agir sur les plans climatique et environnemental, nous nous heurtons encore au déploiement d’efforts plus qu’insuffisants des États et des entreprises à travers la planète, et cette réalité peut être très frustrante et difficile à accepter – et ce avec grande raison. Il est toutefois de notre devoir en tant qu’êtres humains de penser, de cultiver et de partager l’espoir de transformer demain en fonction des réalités socioenvironnementales qui nous toucheront alors.

Références

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CUNSOLO, A. et N. ELLIS. 2018. « Ecological grief as a mental health response to climate change-related loss », Nature Climate Change, vol. 8, n° 4, pp. 275-81.

CYRULNIK, B. 2018. « Traumatisme et résilience », Rhizome, vol. 3-4 (n°ˢ 69-70), pp. 28-9.

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PIHKALA, P. 2017. « Environmental education after sustainability: Hope in the midst of tragedy », Global Discourse, vol. 7, n° 1, pp. 109-27.

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POWERS, M.C.F. et S. ENGSTROM. 2020. « Radical Self-Care for Social Workers in the Global Climate Crisis », Social Work, vol. 65, n° 1, pp. 29-37.

SANSON, A.V. et coll. 2018. « Climate Change: Implications for Parents and Parenting », Parenting, vol. 18, n° 3, pp. 200-17.

ST-JEAN, K. 2020. Apprivoiser l’écoanxiété et faire de ses écoémotions un moteur de changement, Montréal, Les Éditions de l’Homme.

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WORLD METEOROLOGICAL ORGANIZATION. 2023. « World Meteorological Organization declares onset of El Niño conditions ». 

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